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Interview
La réussite de la démocratie participative ne s'improvise pas. Pour le sociologue Loïc Blondiaux, impliquer toutes les populations demande de la lucidité et de la volonté. Mais le jeu en vaut la chandelle : la transformation de l'action publique est au bout du chemin. |
Un article de M Nicolas Braemer
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La demande des citoyens est compliquée : il faut bien s'entendre sur sa nature. Pour une bonne part de la population, il s'agit d'une demande d'information et de justification de la décision politique, ce que j'appelle une demande de restitution de comptes. Les citoyens ne se satisfont plus des discours officiels pour évaluer la justesse de la décision politique. C'est une vraie volonté de transparence de l'action publique. Il y a ensuite une demande d'expression politique : la population souhaite se faire davantage entendre, exprime son opinion sur les choix politiques, a envie de discuter. On a bien vu l'écho favorable rencontré par les forums participatifs organisés par Ségolène Royal pendant la présidentielle : ils ont connu une participation assez forte. On le voit aussi par la multiplication des blogs et forums sur internet. Il y a enfin surtout une volonté d'entre entendu lorsque l'on a quelque chose de précis à dire sur un dossier donné. C'est un point capital : bon nombre de gens ne supportent plus d'être mis à l'écart des processus de décision s'ils se sentent concernés.
Ce désir d'expression n'équivaut pas à une volonté de gouverner : les citoyens veulent prendre la place des élus. Une telle hypothèse n'est confirmée par aucune enquête. La demande de consultation s'exerce donc dans le cadre de la démocratie représentative, qui n'est jamais remise frontalement en cause. On peut donc se poser la question : les mécanismes de la démocratie participative sont-ils « ajustés » pour répondre aux demandes de la grande majorité des citoyens ?
Pour l'instant non, mais le bilan est plus nuancé. On constate que le public n'est au rendez-vous que lorsqu'il y a réellement une question à régler et que le débat est organisé à la bonne échelle. Il y a en effet des conditions de réussite de la participation. Lorsque le débat est réel, avec un vrai enjeu et que les citoyens ont le sentiment qu'ils peuvent influencer le cours de la décision ou le règlement d'un conflit, alors ils sont immédiatement intéressés. Le problème se pose en revanche pour tous les autres dispositifs de participation : ceux qui sont mis en place indépendamment de toute question à résoudre, ou ceux dont il est évident pour le public qu'ils n'auront aucune influence sur la décision. Mais c'est aussi le cas des dispositifs qui sollicitent trop les citoyens : conseils de quartiers, de jeunes, d'aînés. On demande alors à des gens de se mobiliser sur le long terme alors que les rétributions matérielles, symboliques ou politiques sont très faibles (puisque le travail accompli n'est parfois même pas utilisé). Comment s'étonner dès lors que les citoyens boudent ces instances ?
Oui. Certaines démarches de démocratie participative ont fait leurs preuves, avec une réelle mobilisation de la population. Mais évidemment, cette mobilisation ne sera jamais massive : elle ne concerne toujours qu'une faible fraction de la population. Une des faiblesses de la démocratie participative, aussi sincère soit-elle, est en effet qu'elle n'arrive pas à attirer ceux que la démocratie représentative échoue à mobiliser. Force est de constater qu'il faut un investissement important dans les dispositifs pour attirer ceux qui restent souvent à l'écart des urnes : jeunes, population d'origine étrangère, classes populaires...
Non, car il y a plusieurs manières de faire : certaines procédures sont efficaces, comme les jurys de citoyens et celles qui reposent sur le tirage au sort et la représentativité statistique. Elles réussissent, presque miraculeusement d'un certain point de vue, à inclure des participants issus de ces catégories. Mais il y a une contrepartie : la création de processus assez artificiels, de procédures standardisées et contrôlées, dans lesquelles tous les participants sont mis à égalité. Ces conditions sont éloignées de la vie politique réelle. Autres moyens d'élargir le « public » : s'attacher les services de consultants ou d'intermédiaires, type agents de développement, dont la mission est justement d'inciter ces populations à participer, sur une petite échelle territoriale. Mais il faut se donner les moyens sur le long terme de cette participation. On voit donc qu'il faut réunir certaines conditions et que les expériences sont difficiles à généraliser.
La démocratie participative n’empêche pas de travailler à la nécessaire transformation des institutions
Mon livre est un plaidoyer lucide et raisonnable pour que l'on persévère dans la voie de la démocratie participative. C'est une sorte de pari pascalien : qu'a-t-on à y perdre ? Le seul risque, majeur, c'est de voir s'accroître la distance de gens qui se seront sentis floués par la démarche. Bien sûr, il faut démocratiser la démocratie représentative, objectif qui ne doit surtout pas être abandonné : la démocratie participative n'empêche pas de travailler à la nécessaire transformation d'un système démocratique qui n'a pas d'alternative. Mais quel autre choix nous reste-t-il que d'expérimenter, d'explorer tous les dispositifs et d'essayer de comprendre comment et pourquoi ils fonctionnent ?
La décentralisation a transféré des pouvoirs aux élus, pas aux citoyens. Elle est un cadre exclusivement représentatif, avec parfois une volonté explicite de limiter le droit à la parole des citoyens : il a fallu attendre dix ans pour voir la première loi sur le référendum local. Mais elle a aussi contribué à politiser l'action publique locale et a ainsi favorisé la création d'espaces publics locaux dans lesquels la participation a pu éclore. En rapprochant la décision politique des citoyens, on a soulevé un couvercle.
L'introduction de modalités nouvelles de consultation du public dans l'action publique locale produit des effets, dès lors qu'il y a une réelle volonté politique. Ce sont des effets sur le fonctionnement des services publics, sur la vision que les citoyens en ont, sur les techniciens et fonctionnaires locaux, qui commencent à y prendre intérêt car cela donne un sens supplémentaire à leur action. De nombreux éléments témoignent que la démocratie participative améliore l'action publique, la régénère plus qu'elle ne l'entrave. Les arguments sur la complexité et le coût de ces dispositifs ne tiennent pas face au fait qu'ils permettent d'éviter certaines solutions non négociées, absurdes, coûteuses, qui seront contestées devant les tribunaux, car ni consentis, ni légitimes aux yens de la population. Le bilan coût/
avantage de la participation est positif.
Il faut bien sûr un investissement fort des élus, mais aussi de la direction générale des services. La participation produit alors tous ses effets, parce qu'elle permet un niveau d'information bien meilleur. On voit surtout les grands maîtres d'ouvrage, notamment grâce à la Commission nationale du débat public : ils ont changé leurs projets, dédié des équipes et prennent davantage en compte en amont les critiques potentielles. Leur projet en n'est plus uniquement technique, mais devient social et environnemental.
Loïc Blondiaux est professeur des universités à l'IEP de Lille et chercheur au CERAPS (CNRS/université Lille II). Il vient de publier Le nouvel esprit de la démocratie (éditions du Seuil).
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