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Moroses ? Mots roses

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Au lieu d'être cloués au pilori, les principaux acteurs de la crise retrouvent déjà la parole. Leur responsabilité semble déjà oubliée. Décidément, ont peut dire et faire ce que l'on veut, on n'est poursuivi ni par ses mots ni par ses actes.

La Lettre du Cadre Territorial numéro 372 (15 janvier 2009)


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Observateur attentif de l'entreprise, de l'éducation et de l'État, Hervé Sérieyx est un expert écouté en management. Fin connaisseur du Canada et de l'Asie, il vient de publier Dix leçons chinoises pour managers occidentaux, aux éditions Maxima.

Vous avez le bourdon ? La crise vous coupe l'appétit, les jarrets et l'envie de faire la fête ? Cessez de broyer du noir, l'actualité est remplie de bonnes nouvelles. Voyez ces banquiers inconséquents, ces économistes ridiculisés, ces professeurs de mathématiques financières, concepteurs géniaux de produits toxiques : sont-ils mis au ban de la société pour avoir contribué, par action ou par omission, à l'irruption de la plus grande catastrophe économique - et bientôt sociale - des temps modernes ? Que nenni, les voilà de nouveau qui paradent sur les plateaux de télévision.


Responsabilités déjà oubliées

Inconscience ou incompétence, les banquiers n'auraient dû pouvoir adopter que l'un de ces deux choix pour décrire leur ­action récente s'ils voulaient éviter l'accusation infamante que porte à leur endroit ­Michel Rocard : « La vérité, c'est que planquer des créances pourries parmi d'autres, grâce à la titrisation, comme l'on fait les banquiers, c'est du vol »(1). Et la découverte par toute la ­population de l'incroyable légèreté et de l'amateurisme de professionnels, dont on n'acceptait la suffisance et les hautes rémunérations qu'en raison du professionnalisme qu'on leur prêtait, aurait dû naturellement écorner leur image et accroître le scepticisme vis-à-vis des principaux protagonistes de la vie économique. Mais non, leur énorme responsabilité est déjà oubliée.


Les gourous de la conjoncture

On n'avait guère entendu les économistes quand la crise financière commençait sa danse de Saint Guy : manifestement, donner un sens à ces évolutions chaotiques et nous aider à en prévoir les issues ne relevaient pas de leur art. Un des derniers à s'exprimer avec un brin d'autorité, l'économiste en chef de Natixis, Patrick Arthus ­affirmait en avril dans Challenge : « La crise, c'est fini. Les acteurs des marchés sont unanimes : les institutions financières américaines ont enrayé la crise ». L'ensemble de la corporation n'aurait pas dû se relever rapidement d'une pareille cécité, qui, en soi, n'était pas grave : ceux qui ont quelques notions d'économie n'ignorent plus depuis longtemps qu'elle ne sert qu'à expliquer le passé et n'est en rien une science prédictive. La confiance du public dans ces gourous de la conjoncture aurait dû s'émousser : mais non, voici qu'on leur demande à nouveau de nous annoncer la suite du programme.


La folie des mathématiques financières

Quant aux mathématiques financières, elles drainaient vers leurs enseignements de plus en plus sophistiqués, tous les exorbités du cerveau gauche de Polytechnique, de Normale Sup Sciences ou d'HEC en mal de produits dérivés incompréhensibles et de bonus hallucinants. Il aura suffi d'un chargé de cours, expert en la matière à l'Université de Dauphine, mais également cadre à la Caisse d'Épargne, pour qu'après 700 millions d'euros partis en fumée, on mesure la folie coupable et ridicule d'un art de salon qu'avait déjà illustré Jérôme Kerviel. La confiance des Français dans le sérieux de ceux qu'ils pensaient être les acteurs les plus professionnels de la société aurait dû s'en trouver profondément affectée : absolument pas ; les professeurs Nimbus qui enseignent les mathématiques financières, de nouveau ­aujourd'hui, refusent des clients !

En dépit de la morosité des temps, il ne faut donc pas se mettre martel en tête. Encore plus qu'autrefois, on peut dire et faire ce que l'on veut, on n'est plus poursuivi par ses mots ni par ses actes. Nous sommes ­décidément un beau pays.

1. Grand entretien avec Michel Rocard, in Le Monde des 2/3 novembre 2008.


 

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