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Culture : être ou ne pas être intercommunale ?

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Longtemps parent pauvre de l'intercommunalité, la culture devient de plus en plus une compétence évidente des EPCI. Pour les collectivités qui ont tenté l'aventure, les enjeux sont bien sûr ceux de la démocratisation culturelle, mais aussi de parvenir à une "vraie politique culturelle" sur l'ensemble du territoire intercommunal. À travers l'interco territoriale, ce sont ainsi les métiers de la culture territoriale qui sont en train de changer.

La Lettre du Cadre Territorial numéro 381 (1er juin 2009)


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L'intercommunalité culturelle française est en marche. Un constat : 80 % des structures intercommunales interviennent d'une façon ou d'une autre dans le secteur culturel. Beaucoup de collectivités se sont emparées des établissements publics de coopération intercommunale pour promouvoir des politiques culturelles intercommunales. Beaucoup aussi ont carrément transféré la compétence culture à l'interco. Mais contrairement à d'autres compétences qui sont aujourd'hui « solidifiées », après des années de pratiques intercommunales, la dimension communautaire de la culture se cherche encore. Alors, où en est-on de l'intercommunalité culturelle ? Constats et expériences nous permettent d'en savoir plus.


Pourquoi et comment a-t-on transféré ?

En matière culturelle (comme en d'autres), il faut d'abord se défaire d'une vision manichéenne de l'espace intercommunal, avec d'un côté des communes centrales qui pousseraient au transfert d'équipements, et de l'autre des communes périphériques qui s'y opposeraient. En réalité les villes centrales sont parfois les plus réticentes à transférer de prestigieux équipements culturels...


L'essor du leadership inter­communal explique la tournure prise par la culture communautaire. Le consensus intercommunal est l'expression d'un rapport de forces, et non sa ­négation. Imposer le transfert de la culture à l'agglo suppose une capacité à transformer la vision que les protagonistes ont de la culture et de son rapport à l'intercommunalité. Cette capacité dépend de diverses variables : le temps long de la présence de la culture sur le territoire ; le ­retard culturel patent d'un territoire, qui permet d'envisager de fortes marges de progression ; la structure politique des jeux ­entre élus ; les possibilités (y compris finan­cières) offertes aux leaders politiques locaux de compenser un accord dans un secteur par un compromis dans un autre.


L'importance du couple adjoint à la culture/directeur des affaires culturelles

Compte également le rapport particulier que le leader politique entretient avec la culture. La manière dont il a été amené à ­apprécier la culture en tant que secteur ­légitime d'intervention est ainsi un facteur déterminant. Faire de la culture une priorité ne va pas de soi : cela se construit, à la faveur du travail déterminé de certaines personnes - des médiateurs, tels qu'un élu motivé et un professionnel (DAC) enraciné -, qui puisse être comprise au-delà du seul monde culturel. Enfin, quand on étudie les moteurs sur lesquels reposent les transferts, on découvre parfois des finalités qui échappent à la stricte motivation culturelle. On justifie alors l'intervention ­culturelle par des objectifs qui ne sont plus spécifiquement culturels : rayonnement territorial, intégration sociale, développement économique (nouvelle filière).


Quatre enjeux pour une politique culturelle du quotidien

Laurent Roturier,
DGS de la ville de Bron, artisan de la mise en place d'une intercommunalité culturelle à Annecy.


« Il y a quatre enjeux : un enjeu territorial, avec la reconnaissance de l'existence de territoires urbains plus larges que le territoire communal. Un enjeu artistique, qui reconnaît que les projets culturels ne se limitent pas à un territoire dont les frontières seraient étanches. Un enjeu territorial, avec un meilleur équilibre entre les centres d'agglomération et les communes périphériques, lesquelles se voient confier des manifestations qui se déroulaient auparavant dans les centres de communes. Enfin, un enjeu financier, qui aboutit à une meilleure répartition des moyens sur le long terme. Une intercommunalité culturelle réussie doit combiner tous les enjeux. Il est crucial d'assurer une politique culturelle du quotidien, c'est-à-dire de terrain, de proximité avec les usagers mais aussi de la faire rayonner localement, nationalement, voire internationalement. Dans ce paysage, les élus ont un double rôle à jouer. Ils sont d'abord porteurs de « convictions ». Non seulement ils doivent convaincre de l'intérêt de l'intercommunalité et mais également que la culture se traite dorénavant à une échelle plus vaste que celle du territoire. Quant aux professionnels du secteur, ils doivent accepter le changement territorial qui induit un changement ou une évolution de leurs projets. Ils y sont prêts mais il manque néanmoins une dynamique des équipes sur le territoire. Il faut du temps et attendre que les mentalités évoluent encore. »


D'une politique gestionnaire à une vraie politique culturelle intercommunale

Robi Rhebergen,
directeur du développement culturel, membre de la direction générale de Clermont Communauté.


« On observe une grande différence entre la politique mise en place avant 2000 et aujourd'hui. Notamment parce que les communes avaient des compétences générales et qu'aujourd'hui, les EPCI ont des compétences spécifiques. On voit dans les titres des directeurs des réalités très diversifiées : il y a des choix très « gestionnaires », de grands équipements, de solidarité, de service public... Dans certaines agglomérations, les seuls transferts ont concerné les musées ou les écoles d'art avec ce type d'approche sans réel contenu culturel. En même temps, cinq ans, c'est court pour basculer d'une politique gestionnaire, et qui relève encore trop à mon sens d'un « saucissonnage » territorial, à une vraie politique culturelle intercommunale, avec de vraies compétences, de nouveaux modèles de politique culturelle et davantage d'objectifs à atteindre. Il me semble qu'il faut aussi changer notre regard sur la définition de l'intercommunalité : par exemple, comment définir le territoire ? Est-ce la somme des communes ou est-ce un territoire à part entière ? Cette idée est importante, car elle limiterait la mise en œuvre de projets communs si on privilégiait une redistribution des financements de projets par commune. Beaucoup de questions restent en suspens sur ce que doit ou ne doit pas être l'intercommunalité culturelle. Mais cela a au moins le mérite de placer la culture à l'agenda des agglomérations de communes et de créer une dynamique de réflexion. »


De nouvelles politiques culturelles ?

Quant au contenu des politiques culturelles, une fois qu'elles ont été transférées à la communauté, le scénario de la permanence l'emporte souvent sur celui du changement. ­Cependant, le cadre intercommunal pousse à concevoir l'intervention culturelle, non en fonction de valeurs ou d'enjeux sectoriels et professionnels, mais au regard d'une stratégie territoriale globale. C'est alors une ­logique transversale de décloisonnement qui prime : elle rapproche parfois la culture des projets et valeurs emblématiques du secteur dit socioculturel ou permet une coopération avec les milieux scolaires.


Cependant l'éloge de la transversalité est plus le fait d'élus ou de techniciens que des professionnels (directeurs d'équipements culturels), souvent inquiets d'une certaine instrumentalisation de leurs activités. Ces professionnels sont d'ailleurs souvent moins présents dans les débats intercommunaux que les élus, qu'ils ne reconnaissent pas ­depuis longtemps comme des interlocuteurs pertinents et compétents. Cependant, les métiers qu'ils exercent (bibliothécaires, coordonnateurs d'écoles de musique) se transforment. La parole experte et les valeurs professionnelles sont moins assurées de leur domination, ou du moins doivent surmonter avec succès l'étape de leur mise en discussion.


En effet, la question des amateurs et des ­bénévoles (notamment dans le domaine des bibliothèques et des enseignements artistiques) est incontournable. Les écarts de ­situation au sein d'intercommunalités ­urbaines et mêmes rurales sont souvent tels qu'il ne peut être envisagé de reproduire ­intégralement le modèle professionnalisé des politiques culturelles tel qu'il s'est ­imposé en France depuis les années soixante.


L'interco nous fait changer nos habitudes

Pierre Lungheretti,
Directeur des affaires culturelles de la ville de Rennes et Rennes Métropole.


« La politique culturelle est un facteur identitaire très fort pour les communes qui en avaient auparavant la compétence exclusive. Ce sont elles qui ont le plus de difficultés à transférer les compétences vers une structure supra communale. Mais il y a en même temps une prise de conscience de la valeur ajoutée apportée par elle. Notamment dans la mutualisation des moyens ou la construction à plusieurs d'un projet, qui amènent à s'interroger sur les besoins des acteurs de l'intercommunalité et par conséquent à repenser la conception d'un projet.


Le rôle du DAC est de qualifier et de faire percevoir les enjeux de l'intercommunalité, de procéder à une analyse du travail des acteurs afin d'opérer des transferts de compétences adéquats. Actuellement, nous dressons une cartographie des équipements culturels pour déterminer les besoins et proposer des solutions aux populations qui n'ont pas accès à la culture. Pas nécessairement en créant de nouveaux équipements, mais en développant les transports ou en faisant appel à des partenaires associatifs. L'intercommunalité, aujourd'hui, exige de modifier nos habitudes : travailler en réseau, repenser en profondeur les modalités d'action - qui sortent des murs du territoire communal et soient adaptées à un public très diversifié - trouver des partenariats inédits, mutualiser les outils, s'engager dans une réflexion collective d'action culturelle et d'accompagnement des projets, etc. »


Reproduction des logiques nationales

Malgré tout, la tendance est de suivre la trace des « standards » des politiques culturelles nationales : forte sectorisation, tropisme des « équipements » labellisés par le ministère. Les ­savoir-faire, les métho­des, les modes d'organisation, les enjeux identifiés et les difficultés rencontrées paraissent assez peu changer d'un territoire à l'autre. On observe trois logiques de reproduction :


- la rhétorique du besoin (ce qui n'existe pas sur leur territoire mais qui existe ailleurs) ;


- le mécanisme du transfert de l'existant (équipements ou manifestations) ;


- la prise de compétence, afin de créer sur le territoire ce qui existe ailleurs.


Un vaste transfert de compétences culturelles ne signifie pas nécessairement, du moins dans un premier temps, un changement aussi radical des instruments d'action et des méthodes (ex : politique des labels, professionnalisation des équipements).

Ces dernières décennies, les évolutions ont rapproché les offres culturelles au sein des différentes catégories de communes. Le résultat constitue l'un des plus fameux paradoxes de la décentralisation : c'est avant tout par l'action des collectivités territoriales que les standards ­nationaux des politiques culturelles se sont déployés sur une vaste partie du territoire. Pour autant, au niveau des offres culturelles intercommunales, il y a de puissants facteurs de différenciation (liés au nombre de compétences transférées, à leur diversité).


Intercommunalités : le temps de la culture

Les principaux constats de ce dossier sont le fruit d'une étude d'Emmanuel Négrier, de Philippe Teillet et de Julien Préau, qui viennent de rédiger un livre publié par l'Observatoire des politiques culturelles (Grenoble) et intitulé : « Intercommunalités : le temps de la culture ». Qu'ils en soient ici remerciés, ainsi que l'Observatoire des politiques culturelles.


 

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