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Idées
Tantôt défendu, tantôt critiqué, le « modèle social français » semble fortement enraciné. Est-ce une chance ou un poids pour notre société ? Avant d'en décider, peut-être faudrait-il en comprendre les origines et les mécanismes. |
Un article de Mme Maïté Vanmarque
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L'étrangeté française
Philippe d'Iribarne, Points, septembre 2008. Collection Points Essais.
La France tirerait sa singularité de son « univers mythique » et de sa conception particulière de la liberté. Pour Philippe d'Iribarne, la notion de liberté, partagée par les sociétés européennes, varie d'un pays à l'autre. Le monde anglo-saxon la lie à la propriété : tout individu est propriétaire de ses biens et de sa personne et a besoin de la société pour protéger sa propriété. L'Allemagne considère libre celui qui participe à la discussion et aux décisions de la communauté : l'individu n'a de droits qu'en tant que sujet d'un Tout auquel il se « soumet ». En France, on associe la liberté à la noblesse et à l'honneur, et l'on se montre très sensible à la grandeur et à l'humiliation.
La notion de noblesse marque profondément le fonctionnement de la société française : ce qui est grand, noble, s'oppose à ce qui est bas, vil, dégradant. Ainsi, la France oscille entre désir de grandeur et idéal d'égalité... alors qu'elle demeure une société de rangs ! L'attachement au service public est très fort, car il incarne le service noble, le libre dévouement, mais aussi parce qu'il apporte un statut, notamment à ceux qui n'ont pas de « vrai métier » ou de « noblesse scolaire ». Cette recherche de statut (impliquant un modèle hiérarchisé) se retrouve au c½ur du marché du travail, contrairement aux États-Unis, davantage portés par une logique de marché et la libre négociation entre égaux. En France, statut et dignité du salarié sont indissociables, et l'auteur ne manque pas d'en dénoncer les implications, telles que quasi-impossibilité de rétrograder un incompétent, revendications proches de l'ancienne recherche de privilèges, rémunération qui n'intègre pas les performances, mépris pour les « petits boulots », rejet de la flexibilité : le regard social pèse lourd.
L'opposition permanente entre hiérarchie et égalité s'illustre particulièrement dans le système éducatif. Contrairement aux États-Unis où l'éducation est perçue comme une valorisation du capital humain, et donc un investissement, le système éducatif français est marqué par le poids de l'enseignement théorique et la gratuité des études supérieures. Contrairement à l'Allemagne où les groupes sociaux sont juxtaposés plus que hiérarchisés, on assiste en France à la suprématie de la « noblesse scolaire » et des « grandes écoles » et la dévalorisation des filières professionnelles. L'égalité républicaine induit une égalité formelle des établissements ou des diplômes, mais dans les faits, les inégalités entre filières sont réelles. Autre exemple : l'insertion des immigrés. La France prône la « mixité sociale » et le respect du sort de chacun. La forte pression assimilatrice visait l'accès à l'universel, mais les difficultés de cohabitation existent et les conditions d'intégration sont contrastées, liées à la (non) maîtrise des codes sociaux et aux origines. Pour l'auteur, la singularité française ne doit pas nuire à l'avènement de la modernité : la France doit admettre qu'elle n'est que la France, mais qu'elle a quelque chose à apporter au monde. Il invite à prendre quelque distance avec l'optique libérale, et à tirer le meilleur parti du modèle français : l'honneur, qui devrait nous conduire à faire notre devoir sans chercher notre intérêt. Finalement, cet ouvrage, en s'inscrivant dans une démarche comparative avec l'étranger, remet nos représentations collectives en perspective, et nous aide à différencier les archaïsmes de ce qui relève d'une vision permanente, c'est-à-dire de notre culture.
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