EN QUÊTE DE REPÈRES

 

Rythmes scolaires : une cure de cohérence pour l’école

16/03/2015 | par Séverine Cattiaux | Actualités

ecole-rythme © Chlorophylle

Peut-on encore être enseignant, parler de laïcité, sans risquer un mauvais coup ? La réponse est : non. Libre de toute attache syndicaliste, fervent défenseur des valeurs de l'école républicaine, de surcroît foncièrement soucieux de réussite des élèves, Christophe Varagnac propose d'administrer une bonne cure de « cohérence » au mammouth.

Christophe Varagnac est professeur de Lettres et d’Histoire, depuis plus de dix ans dans la banlieue bordelaise. Il est l’auteur de « Peurs sur l’école », aux éditions Jean-Claude Gawsewitch, où il raconte les joies et les difficultés de son métier, jusqu’à l’altercation musclée avec un élève en 2012, qui le conduit à porter plainte, à tirer la sonnette d’alarme…

 

Que vous évoque la réforme des rythmes scolaires à l’école primaire ?

 

Il me paraît évident qu’elle doit être étendue à tout le système scolaire depuis l’école primaire jusqu’à la terminale ! Certes c’est logique de commencer par le commencement, l’école primaire étant de surcroît la période où la capacité à emmagasiner des connaissances est optimale… Mais cette réforme des rythmes scolaires ne propose rien sinon de revenir à ce qui existait il y a dix ans ! Situation moins catastrophique que celle qu’on connaît, mais insuffisante.

On ne revient qu’à une semaine de quatre jours et demi. Moi je dis qu’il faut une vraie semaine de cinq jours, avec des journées de cinq heures de cours, pas plus. Dans mon esprit, l’école idéale serait : arrivée des gamins à 8 h 30, petit-déjeuner entre 8 h et 9 h, les cours entre 9 h et 12 h, reprise à 13 h, fin des cours à 15 h.

J’insiste beaucoup : on ne lâche pas les enfants à 15 h ! Après 15 h, place aux activités sportives, culturelles (cinéma), aux interventions type sécurité routière, prévention VIH, sorties pédagogiques, qui grignotent aujourd’hui le volume horaire des enseignants. En contrepartie, il faut bien sûr diviser par deux les petites vacances, supprimer aux trois quarts les grandes vacances (survivance du temps où on libérait les enfants pour aller travailler dans les champs)…

 

Que répondez-vous à ceux qui disent que cette réforme coûte cher ?

 

Le financement de la réforme scolaire est un faux problème, et je suis surpris que le ministre de l’Éducation n’ait pas pensé à communiquer différemment sur ce point. Il est vrai que la réforme semble avoir été un peu bricolée rapidement… Un vrai argument, et pas du marketing politique, aurait été de mettre en parallèle le coût du redoublement, qui est de deux milliards par an… (voir le rapport de la Cour des comptes sur l’évaluation des politiques scolaires).

En admettant que la réforme des rythmes scolaires permette de diviser par deux les redoublements, l’argent récupéré finance largement son coût. On peut aussi raisonner sur le nombre d’élèves qui sortent du système scolaire sans diplôme et sans qualification (150 000) : ce qui représente aussi un coût…

 

Au-delà de la réforme des rythmes scolaires, vous êtes partisan d’une réforme bien plus profonde…

 

Oui, il y a le rythme quotidien et le rythme existentiel, qui n’est pas du tout pris en compte dans le découpage actuel des cursus. On oblige les élèves à faire des choix hyper ­importants au moment où ils sont le moins à même de les faire.

La question qui est posée revient aussi à remettre en question le collège unique qui fonctionne depuis une trentaine d’années, accueillant 25 % d’élèves qui n’ont pas le niveau. Par rapport à ce problème, deux options. Soit on retarde la sortie de la primaire classique, en essayant de faire en sorte qu’aucun élève ne sorte du système sans la maîtrise minimale des savoirs fondamentaux : lire, écrire, compter, avoir des notions de base en histoire-géographie, et en service civique dès le plus jeune âge.

Deuxième option, et c’est le mode de fonctionnement qu’on trouve dans les pays scandinaves, un tronc commun jusque 14-15 ans, pas d’orientation majeure pendant cette durée, l’objectif pour l’élève est de valider toutes les compétences nécessaires à son rythme…

 

Il y a aussi beaucoup de violence aujourd’hui à l’école, vous en avez d’ailleurs fait les frais…

 

Pour lutter contre la violence, je n’en démords pas : changeons déjà les rythmes et diminuons les effectifs, c’est un point de départ. Tout le reste n’est que finition. Les classes à trente, c’est une violence imposée aux élèves et aux professeurs. La massification scolaire est une forme de violence. Pour un élève qui veut travailler, le bavardage est une nuisance répétée, une certaine violence… Il faut également en finir avec des filières professionnelles déconsidérées…

Pour lutter contre la violence : changeons déjà les rythmes et diminuons les effectifs.

Les gamins s’y sentent relégués. Cette violence se répercute sur les professeurs, tout le monde est malheureux et perdant à l’arrivée. On fabrique des adultes qui ne vont pas bien rentrer dans la vie active, qui vont avoir tendance à casser l’école dans leur discours. Cependant, autant l’école doit se remettre en question, et résoudre un certain nombre de problèmes internes, autant je crains que ce ne soit suffisant. Notre société baigne dans la violence : le système médiatique, l’économie ultra-compétitive… La société flatte l’individualisme, la réussite à tout prix, c’est de la violence feutrée, mais de la violence tout de même.

 

Sur le respect de la laïcité, les cours de morale laïque, promis pour la rentrée 2015 : une avancée ?

 

J’ai une première leçon de morale laïque à proposer : rétablir la laïcité en Alsace-Moselle ! Ce serait une bonne chose. Ce n’est qu’un exemple. Car si vous voulez imposer un cours de morale laïque, cela veut dire que vous êtes vous-même capable de l’appliquer ! Le principe numéro un de la laïcité est la séparation de l’État et des religions, ce n’est pas moi qui l’ai inventé, cela sous-entendant qu’on ne fait pas d’exception… Donc les cours de morale laïque : moi je ne marche pas.

 

Les enseignants ont-ils les bagages suffisants pour discuter « religion », « identité » avec les élèves en perte de repères ?

 

Pas vraiment… car il y a des mécanismes très complexes qui nécessitent un peu de réflexion sociologique, un peu de connaissance historique et théologique de la part des professeurs. Cela sous-entend d’avoir une connaissance minimale des textes sacrés, et là on peut avoir des surprises, y compris chez les professeurs. Je n’ai pas la prétention d’être un spécialiste en la matière… mais il faut se forcer à élargir ses connaissances dans ce domaine.

Le professeur a un devoir de neutralité, quelles que soient ses propres convictions.

Il serait intéressant d’apprendre aux futurs enseignants ce que j’appelle le jeu de rôles autour de ces questions. Le professeur a en effet un devoir de neutralité, quelles que soient ses propres convictions, mais il doit pouvoir présenter les différentes réponses possibles : « voilà ce que dirait un athée, un croyant selon telle religion, etc. ». Le premier avantage : se couvrir en tant qu’enseignant sur l’obligation de neutralité et deuxièmement : faire comprendre à l’élève l’extraordinaire diversité des réponses…

 

Quid de l’autorité qu’inspirait autrefois l’enseignant ?

 

Faire autorité en tant que ministre, chef d’établissement, ou enseignant revient à se poser la question de la légitimité et de la crédibilité, et donc de la cohérence, ce qui fait le plus défaut à l’Éducation nationale… Phénomène, entre autres, qui découle du manque d’autorité et de cohérence : la phobie scolaire…

La phobie scolaire ne procède pas d’un excès d’autorité, cela pouvait être le cas dans les années soixante, mais aujourd’hui c’est l’inverse. Oui les gamins sont en quête de repères. Non, ils ne peuvent pas s’assumer tout seuls. Et les adultes n’ont pas le droit de démissionner.

Références

article issu de La lettre du cadre n° 467 du 1er juillet 2013

Pas de commentaire

Ajouter un commentaire

Laisser un commentaire

Tous les champs sont obligatoires (votre adresse e-mail ne sera pas publiée)

Vous pouvez utiliser ces balises et attributs HTML : <a href="" title=""> <abbr title=""> <acronym title=""> <b> <blockquote cite=""> <cite> <code> <del datetime=""> <em> <i> <q cite=""> <strike> <strong>