AUTOUR DU POLAR

 

Dialogue croisé entre un policier et un cadre territorial sur le thème du contrôle des territoires

18/12/2015 | par Rémi Uzan | Actualités

Chany167 © Chany167

L’un, policier qui se consacre aujourd’hui à l’écriture de polars, et l’autre, animateur de quartier et militant de l’éducation populaire. De quoi parlent-ils quand ils dialoguent ? Des territoires urbains, des stratégies d’occupation, des services publics, des habitants des zones « sensibles » et de ce qu’ils vivent… Une interview croisée nous donne autre vision des territoires, décalée mais pertinente.

Quels sont les points communs entre la fonction du maire et du policier sur un territoire sensible ?

Olivier Norek : Le maire, en collaboration avec le commissariat, fait appliquer les grands axes de la politique contre la délinquance établis par le ministère de l’Intérieur.

Axel Félicité : Le point commun entre les deux est d’assurer la tranquillité et la sécurité publiques, voire même une certaine paix sociale. Le dernier point étant plutôt l’apanage du maire. Pour ce faire, son rôle du maire est d’assurer une certaine justice sociale par les politiques publiques de proximité qu’il met en œuvre. C’est la raison d’être de la commune.

 

Le maire peut devoir faire des concessions, passer des accords, parfois avec ceux même qui parasitent la ville. Pas les policiers.

 

Qu’en est-il des éventuelles divergences ?

O N : Le maire, et surtout son poste, est soumis à une élection ou réélection. Il peut devoir faire des concessions, passer des accords, parfois avec ceux même qui parasitent la ville. Pas les policiers.

A F : Les divergences peuvent venir de la manière de traiter les éventuels troubles à l’ordre public. Les interventions musclées de la police, par nature ponctuelles, ne règlent pas les problèmes de fond que le maire doit gérer quotidiennement. Lorsque maire et policier s’entendent pour faire régner le rapport de force, les tensions montent et le climat se dégrade nettement. Ils doivent donc plutôt s’entendre de manière à être complémentaires sans confusion des rôles. Surtout lorsqu’il y a une police municipale, tentation forte lorsque le commissariat est en sous-effectif chronique.

 

Quels sont les garde-fous possibles, pour un cadre territorial, aux dérives décrites dans le livre. Notamment ce policier municipal qui se voit donner l’ordre de créer, indirectement, une émeute ?

 O N : Nous avons dans la police un concept nommé : les « Baïonnettes Intelligentes ».  Si un policier municipal reçoit un ordre visiblement illégal ou de nature à jeter le trouble inutilement dans la ville, il est de son devoir de ne pas appliquer cet ordre.

 

 Certains territoires sensibles accèdent à un protectorat politique et il n’est pas rare que certains délinquants soient mêmes conseillers municipaux, chargés de mission ou employés de mairie.

 

A F : Ce genre de dérives est tout à fait évitable sachant que le chef de poste (de police municipale NDLR) est responsable de la sécurité de ses agents d’une part, mais d’autre part doit faire attention à ce que leurs interventions soient proportionnées aux troubles constatés. Toutefois, la prééminence du maire peut être forte et des agents en tenue, municipaux ou nationaux, sont parfois tentés par l’action. Les policiers municipaux comme nationaux sont astreints à un cadre déontologique et peuvent aussi faire valoir un droit de retrait si la situation l’exige… Avec les risques que cela peut avoir sur leur déroulement de carrière.

 

Au final, qui contrôle le territoire « sensible « (zone urbaine sensible (ZUS), cité, « zone «…) ?

O N : Certainement pas le maire qui, dans certaines villes, aurait plutôt tendance à s’acoquiner avec les caïds locaux pour s’assurer une paix à court terme : l’achat de la paix sociale. Ainsi ces territoires sensibles accèdent à un protectorat politique et il n’est pas rare que certains délinquants soient mêmes conseillers municipaux, chargés de mission ou employés de mairie. Les caïds ont toute latitude sur ces territoires et le policier reste seul à s’opposer à eux.

 

Les territoires qui partent à la dérive sont bien connus. Ce sont ceux qui manquent souvent de tout d’ailleurs. Eux comme leurs habitants.

 

A F : Un territoire comme décrit dans le roman nécessite forcément une intrication d’intervenants pour être « géré » et il n’est pas impossible qu’on laisse une certaine délinquance se développer. Mais des territoires aussi dégradés restent toutefois rares et ceux qui partent à la dérive sont bien connus. Ce sont ceux qui manquent souvent de tout d’ailleurs. Eux comme leurs habitants.

Pour autant, l’on sait ce qui peut raccrocher ces territoires. Les services publics de proximité manquent cruellement de moyens quand ils existent. C’est donc aux associations et aux habitants de prendre le contrôle de leur destinée : cf. le rapport Bacqué/Mechmache.

 

Le roman est plutôt sombre. Une note d’espoir pour terminer sur les perspectives de la majorité des habitants de zones sensibles qui veulent s’en sortir ?

O N :

- protection des témoins,

- protection des lanceurs d’alerte,

- fin de la ghettoïsation (qui sera malheureusement accélérée par le Grand Paris),

- égalité face à la culture et à l’éducation,

- ne pas considérer l’éventualité d’une peine de prison sans projet de réinsertion.

A F : Le roman est sombre mais il est très réaliste. D’ailleurs, les personnages décrits dans le roman veulent s’en sortir mais culturellement ils sont le produit d’une époque et ils font avec les ressources qui sont les leurs.

La première des préventions est la sécurité sociale pour tous, donc la justice sociale. Aimé Césaire ne dit-il pas « la justice écoute aux portes de la beauté » ?

 

 

LE LIVRE
Une loupe grossissante sur la face cachée du contrôle d’un territoire sensible
Disons le d’emblée Territoires, c’est le contrôle d’une zone urbaine sensible vue par un policier. L’achat de la paix sociale par le Maire auprès des caïds de la cité choquera donc à bon droit la plupart des agents territoriaux et élus attachés à l’intégrité du service public.
Dans le roman, les logiques clientélaires sont poussées à l’extrême. Des délinquants bénéficient de postes de cadres en mairie, leurs familles de logements et d’aides sociales…
L’intérêt du livre d’Olivier Norek réside ailleurs. C’est une loupe grossissante des modalités de contrôle d’un territoire sensible. Et notamment tous les moyens qui ne sont pas forcément rendus publics par les professionnels et les élus.

Territoires, Olivier Norek, Michel Lafon, 2014, 394 pages.

 

CV
Un policier du 9-3 et un cadre territorial

Olivier Norek a exercé durant 15 ans comme officier de police judiciaire dans les cités sensibles de la Seine-Saint-Denis. Actuellement, il se consacre à l’écriture de romans, « Territoires » étant son deuxième, ainsi qu’à des scénarios pour la télévision et le cinéma.
Axel Félicité, animateur de métier, a une formation en développement local et en ingénierie sociale. Il se définit également comme un militant de l’éducation populaire. Il a exercé comme cadre territorial sur des questions de participation, de prévention et de sécurité dans des villes d’Ile-de-France. Il exerce actuellement au conseil départemental de l’Essonne.

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