AVEC LES MOYENS DU BORD

 

Migrants : les dispositifs d’asile au bord de la crise de nerfs

11/02/2016 | par Séverine Cattiaux | Toute l'actualité

migrant ©Jonathan Stutz

« La France, terre d’asile » a du plomb dans l’aile. Moins de la moitié des demandeurs d’asile accèdent aux centres d’accueil dédiés, appelés CADA. Les autres se retrouvent à la rue, dans les hôtels ou les hébergements d’urgence… Qu’attend l’État, dont l’accueil des demandeurs d’asile est la compétence, pour réagir ? Et comment font face les territoires ?

Le nombre de demandeurs d’asile, pour la première fois depuis des années, a sensiblement, augmenté en 2015 : 80 000 nouveaux demandeurs d’asile en France, sans parler du « stock existant » (1). Il fallait pourtant s’y attendre et sans doute mieux s’y préparer, avec quatorze conflits dans le monde, recensés par le Haut-Commissariat aux Réfugiés, ces cinq dernières années. Ajouté à cela, en France, le problème des migrants de Calais qui s’enlise… Et demain, si les réfugiés climatiques arrivent ?

« S’il y avait, soudainement, une forte augmentation de la demande d’asile, je ne sais pas combien de temps durerait le dispositif d’asile en France. C’est assez effrayant » affirme Gérard Sadik, coordinateur national asile de la Cimade (2).

Si le dispositif de demande d’asile fonctionne mal, la générosité n’est pas absente en France, ni des territoires.

 

À peine mille « relocalisés » arrivés en France

Clermont-Ferrand fait partie des 600 collectivités qui ont répondu à l’appel de Bernard Cazeneuve, ministre de l’Intérieur, en septembre dernier. Sept familles en provenance de Jordanie sont arrivées à Clermont-Ferrand en novembre. Un début, car la France s’est engagée vis-à-vis de l’Europe, à accueillir 30 000 réfugiés, des Syriens, Irakiens et Érythréens, sur une période de deux ans. Ils sont « relocalisés » depuis la Grèce et l’Italie. Les collectivités volontaires pour les accueillir ont mobilisé des hébergements, le tissu associatif, ainsi que les générosité des citoyens.

Lille s’est organisée pour accueillir une centaine de réfugiés. Ces places en CADA, créées à toute vitesse, sont financées par l’État, mais « quand on veut le bon accueil, on ajoute toujours un peu au bout : apprentissage de la langue, aide aux devoirs pour les enfants, séjours de vacances gratuits… » explique Philippe Bohelay, adjoint en charge de l’intégration des résidents étrangers à Clermont-Ferrand.

 

La ville de Lille prend en charge la cantine scolaire des enfants en attendant que les réfugiés obtiennent le droit d’asile.

 

Les dépenses de Lille sont toutefois « mesurées » assure Dalila Dendouga, adjointe au maire de Lille en charge des Droits de l’Homme. Une maison de retraite (inoccupée) de la ville a été mise à disposition de l’association « La sauvegarde du Nord » qui l’a reconvertie en CADA de soixante places. La ville prend aussi en charge la cantine scolaire des enfants en attendant que les réfugiés obtiennent le droit d’asile (qui leur ouvre le droit au RSA, à chercher un travail). Elle s’est chargée, avec l’Éducation nationale, de scolariser les enfants. Enfin, Lillois, entreprises, CHU, commerçants ont spontanément proposé dons, matériels, aide à la traduction, sortie pour les enfants le week-end et même des logements… La ville a aussi aménagé sept logements dans le parc ancien — encore vides pour le moment. Sur cent réfugiés attendus, cinquante-sept sont arrivés…

En Savoie, aussi, il y a eu une forte mobilisation. « C’est rare que les gens se mobilisent. Mais nous avons reçu zéro relocalisé. Les autorités ont remonté les propositions au ministre et il ne s’est rien passé. C’est très décourageant pour les réseaux » déclare Rémy Kossonogow, directeur de l’ADDCAES (3). Il n’y aurait guère plus de mille relocalisés arrivés en France, contre 1 200 attendus par mois. Quelques hypothèses sont avancées : les réfugiés syriens préfèrent se tourner vers l’Allemagne et la Suède. « Deux hotspots (centres d’accueil) seraient mis en place au lieu de onze » semble savoir Daniel Constantin, président de l’association Gammes à Montpellier et ancien préfet de l’Hérault.

 

Autre urgence : désengorger Calais

Les relocalisés sont arrivés au nombre de cinq… jusqu’à Rennes Métropole. Mais le travail effectué pour recenser environ deux cents logements vacants ne sera pas vain et pourrait servir pour recevoir les migrants de Calais, selon Frédéric Bourcier, adjoint à la mairie de Rennes, délégué à la solidarité et à la cohésion sociale.

Car, tel est le mot d’ordre, lancé ces dernières semaines : le désengorgement de la jungle de Calais où les conditions de vie sont devenues telles que « les associations humanitaires sont contraintes d’intervenir… dans la sixième puissance économique mondiale ! » s’indignait Jean-François Corty, médecin, directeur des opérations France à Médecins du Monde, le 1er février dernier, sur France Inter.

 

Le travail effectué à Rennes pour recenser environ deux cents logements vacants pourrait servir pour recevoir les migrants de Calais.

 

La solidarité entre territoires est nécessaire, même si les territoires n’ont, semble-t-il, pas le choix. « Le ministère et l’Ofii (4) mettent un peu de façon autoritaire des bus en route, et les préfets valident ou pas » constate Rémy Kossonogow.

En Savoie, des places « spécifiques » pour les Calaisiens ont été fléchées. La Savoie a d’abord accueilli quarante jeunes Kurdes irakiens, « qui sont montés dans le bus, au pistolet mitraillette ». Mais ils ne savaient pas pourquoi, ni où ils allaient. Ils sont arrivés en Savoie, y ont mangé, dormi une nuit, puis se sont évanouis dans la nature. Quarante nouveaux « Calaisiens » sont arrivés en janvier, qui semblaient mieux informés. On progresse…

 

« Une participation bénévole relativement importante… »

Rémy Kossonogow lance : « On s’y perd un peu, entre les « relocalisés », les « réinstallés » (5) « les Calaisiens », les « demandeurs d’asile classique », « le dispositif ATSA » (6) : on a cinq modes d’arrivée de demandeurs d’asile dans des statuts différents, avec des accompagnements et des opérateurs différents ». Le professionnel note toutefois un effet positif de la réforme du droit d’asile, entrée en vigueur fin 2015 : « l’accès en préfecture s’est accéléré ». Pour délester les files d’attente en préfecture, des guichets sont mis en place par des associations, pour préparer les dépôts de demande en amont, comme à Montpellier… L’enjeu est aussi d’accélérer le traitement des demandes d’asile, qui peut durer jusqu’à treize mois aujourd’hui (7).

 

L’enjeu est d’accélérer le traitement des demandes d’asile, qui peut durer jusqu’à treize mois aujourd’hui.

 

L’État a également lancé en juin dernier « un Plan Migrants », avec notamment des créations de CADA qu’il finance et dont la gestion est déléguée à des associations partout sur le territoire (décret sorti fin décembre). « L’idée est de créer ou de transformer 10 000 places en CADA au deuxième semestre 2016 » décompte Gérard Sadik. C’est ambitieux, mais restera insuffisant, au regard des besoins. « En février 2016, il n’y avait toujours que 29 000 places dans les centres d’accueil » poursuit le coordinateur.

Autre gros problème, le financement du personnel d’encadrement par l’État n’est pas à la hauteur. À Montpellier, un centre de quatre-vingt-dix places devrait ouvrir prochainement. « Le prix de journée ne couvre pas toutes les prestations qu’on doit mettre en place y compris celles demandées par l’État… » déclare Daniel Constantin. On évolue vers une participation bénévole relativement importante… ».

 

 

 

 

 

Note

(01)20 000 obtentions du statut de protection (réfugiés et protections subsidiaires) en 2015, en hausse de 33,3 % par rapport à 2014. - Retourner au texte

(02)La Cimade est une association de solidarité active avec les migrants, les réfugiés et les demandeurs d’asile. - Retourner au texte

(03)Association départementale pour le développement et la coordination des actions auprès des étrangers de la Savoie. - Retourner au texte

(04)L’Office français de protection des réfugiés et des apatrides. - Retourner au texte

(05)Le Plan Merkel. - Retourner au texte

(06)Accueil temporaire service de l’asile. - Retourner au texte

(07)Six mois avant une première réponse de l’Office français de l’immigration et de l’intégration (Ofpra), puis sept autres mois pour celle de la Cour nationale du droit d’asile (CDNA) L’État veut réduire à 9 mois. - Retourner au texte

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