Résistance

 

Ali Rabeh : «Il faut un État fort, qui crée du commun et de la perspective »

05/11/2020 | par Stéphane Menu | Toute l'actualité

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Le nouveau maire de Trappes le dit clairement. Son travail consiste à éviter que La Poste, la SNCF et d’autres réduisent leur présence indispensable sur la commune. Un combat permanent. Avec des moments de découragement. Ali Rabeh témoigne du quotidien d’un maire d’une commune abandonnée à son propre sort.

 

À Trappes, la présence des services publics se raréfie. Comment expliquer une telle situation ?

Tout n’est pas rose à Trappes. Vous ne me prendrez jamais en défaut d’angélisme. Malgré́ l’engagement des collectivités territoriales, nous subissons les effets délétères du retrait progressif des services publics, à Trappes, dans d’autres villes de banlieue mais aussi dans certaines communes rurales. Par exemple, le groupe La Poste envisage depuis des années

la disparition de son bureau sur la ville, pour le remplacer par un point relais installé dans un bureau de tabac. Tout le monde sait que cette situation n’est pas viable et que l’éloignement des services publics, notamment dans nos communes, n’est pas compensé par l’offre numérique, dont nos habitants ont du mal à se saisir. À Trappes comme dans de nombreuses autres villes, l’humain passera toujours avant la digitalisation des services publics.

En septembre, La Poste a fermé son bureau pendant trois semaines en livrant une seule explication : une certaine difficulté́ à recruter du personnel. Il a fallu que je monte au créneau, que je médiatise avec fermeté́ cette situation pour que, par magie, du jour au lendemain, La Poste trouve les employés qu’elle avait eu tant de mal à recruter. C’est un peu ça mon quotidien de maire, veiller à résister à la stratégie d’affaissement des services publics.

 

Que vous dit-on lorsque vous essayez de comprendre pourquoi l’offre de services publics se rétracte ?

Les réponses ne sont pas concrètes. À la SNCF, l’accueil humain aussi est menacé. On va remplacer l’accueil physique par des machines. Or, il faut de l’accueil humain, c’est indispensable. Côté police nationale, nous avons vu les effectifs fondre ces dernières années. Les chiffres sont terribles. Pour 165 000 habitants, répartis sur neuf communes, nous ne pouvons compter que sur trois patrouilles de police de nuit. Il m’est arrivé d’appeler directement la police, parce que le comportement d’une personne m’inquiétait. Il a fallu une heure d’attente pour que l’intervention ait lieu. Les visites ministérielles ne servent à rien. Je n’en attends pas grand-chose. Je travaille très bien avec les fonctionnaires d’État, une vraie collaboration, ce sont de vrais défenseurs du service public. Mais le recul de la République est une réalité. Et la place laissée par la République est occupée par des individus et des groupes qui n’ont pas les mêmes visées.

 

Vous faites un lien entre le recul de la République et la montée des communautarismes ?

L’école, le centre social, ce sont les dernières opportunités de vivre des vacances apprenantes, de découvrir la France. Si ce service basique est menacé, d’autres groupes s’en emparent. L’éducation populaire a presque disparu.

 

Avez-vous parfois peur de céder au découragement ?

Oui, l’idée de baisser les bras me traverse parfois l’esprit, pourquoi le nier. Et c’est souvent sur des obstacles administratifs que le découragement est le plus grand. Quand j’étais adjoint à la jeunesse à la ville, avant de devenir maire, j’avais initié un partenariat avec l’Éducation nationale, en permettant à des jeunes de Trappes de partir une semaine en colonie, avec 24 heures de cours donnés par des professeurs volontaires, payés par l’Éducation nationale mais dont l’ensemble des frais d’hébergement, de restauration et de déplacement était pris en charge par la ville. Nous avons inventé les vacances apprenantes avant l’heure. Satisfecit général les deux premières années puis j’apprends que l’Éducation nationale, alors que nous avions réservé l’hébergement pour la troisième année, se retire de l’opération. Le soir même, j’ai une réunion à l’académie où je hausse le ton.

J’ai une explication avec le Dasen (ndlr, directeur académique des services de l’Éducation nationale) qui m’explique que ce retrait est lié à des restrictions budgétaires pour financer le dédoublement des classes dans le primaire. Est-ce normal ? Est-ce qu’un élu local n’a que ça à faire ?

 

Quelles sont les sources d’espoir, malgré tout ?

Cités éducatives, rénovation urbaine, etc. Il y avait des zones de non-droit chez nous mais la rénovation urbaine a permis de les faire disparaître. Des tas de choses marchent sur notre ville… Nous avons un devoir de réparation. Je pose juste la question : pourquoi la police arrive en dix minutes sur les lieux à Versailles et met une heure chez nous ? Les fonctionnaires de police que je côtoie souhaitent disposer de plus de moyens, ils font ce qu’ils peuvent.

Les maires, nous sommes en première ligne. Nous savons ce qui rend les familles vulnérables. Ceux qui parlent des banlieues n’y ont jamais mis les pieds. François Lamy, ancien ministre de la Ville (ndlr, 2012-2014), avait souhaité un recrutement massif de 15 000 adultes relais, répartis dans tous les quartiers, pour être les oreilles de l’État jusqu’aux cages d’escalier. Je vois des gamins qui grandissent dans des contextes propices aux pires dérives. Les familles sont de plus en plus monoparentales, les mères de famille sont les seules à travailler, avec des salaires minables, des horaires décalés. Les risques d’explosion sociale sont là. On ne doit rien lâcher. Nous sommes au bout d’un cycle. Il faut un État fort, qui crée du commun, de la perspective.

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