EFFETS COLLATÉRAUX

 

Rotterdam : une stratégie de régénération urbaine passée à la loupe

12/11/2020 | par Marjolaine Koch | Toute l'actualité

Terracd residential building ©AdobeStock

En 2010, la ville a lancé un vaste plan destiné à développer la mixité sociale dans son centre. Confrontée à une situation d’appauvrissement général, la municipalité a opté pour une stratégie destinée à attirer les familles. La chercheuse Marguerite Van Den Berg a étudié la sémantique de ce plan, et révèle les conséquences réelles derrière les mots choisis.

Deuxième ville des Pays-Bas en nombre d’habitants, Rotterdam est surtout connue pour sa position géographique avantageuse, à l’embouchure du Rhin et de la Meuse, à proximité de la mer du Nord, qui lui assure une place commerciale stratégique. Ville industrielle et portuaire, Rotterdam est multiculturelle : la moitié de sa population est étrangère et elle compte 176 nationalités différentes.

 

Une ville « child-friendly »

Cette population composée pour une large partie de main-d’œuvre peu qualifiée, a vécu dans une ville prospère, jusqu’à l’amorce de la désindustrialisation. Face à un constat d’appauvrissement de la ville comme de ses habitants, la municipalité a mis en place une stratégie au début des années 2000, pour attirer de nouveaux profils, eux-mêmes générateurs d’activités commerciales.

 

Il fallait faire revenir au centre ceux qui fuient habituellement en périphérie dès la naissance du premier enfant

 

Pour lancer son programme, Rotterdam a annoncé vouloir devenir une ville « child-friendly », accueillante pour les enfants et les familles. Les deux plans établis en conséquence, nommés « Building blocks » et « Child-friendly borough monitor », ont été étudiés par Marguerite Van Den Berg, sociologue à l’université d’Amsterdam, dont le thème de travail est le genre et la famille en zone urbaine.

 

Attirer les classes moyennes

Lors du lancement de ces plans, Rotterdam a assumé son désir de gentrification, exprimé comme un souhait de remettre de la mixité sociale dans des quartiers pauvres. Mais si, habituellement, la gentrification est un phénomène qui signifie attirer de jeunes travailleurs diplômés, issus de la classe moyenne et supérieure et sans enfants, dans ce cas précis, Rotterdam a lancé un grand plan de communication pour attirer des familles de classe moyenne. Il fallait faire revenir au centre ceux qui fuient habituellement en périphérie dès la naissance du premier enfant.

 

Le plan « Umbrella and Exception Law » excluait les foyers à faibles revenus de la location de certains logements

 

« Pour l’équipe municipale, ces familles de classe moyenne sont des habitants désirables en quartiers urbains et sont parfois vues comme la solution miracle capable de résoudre une quantité de problèmes », souligne la sociologue. L’étude des plans successifs mis en place depuis 2004 lui a permis de noter que la ville, dont la population est en réalité plus jeune que la moyenne nationale, mettait l’accent sur la problématique des « jeunes habitants de Rotterdam peu diplômés, ayant en conséquence trop peu d’opportunités. »

 

Un futur désirable au territoire

Pour la sociologue, le terme « opportunité » embrasse en réalité une vision beaucoup plus large : l’emploi, mais aussi la connaissance de la langue néerlandaise, l’ethnicité et même la santé. Elle met en avant le fait que la ville compte en réalité déjà beaucoup de familles avec de jeunes enfants, mais elles n’entrent pas dans le schéma d’attractivité de la ville, souhaitant attirer les foyers qu’elle qualifie de « opportunity rich », en opposition aux « opportunity poor ».

 

La dispersion des anciens habitants les rend moins visibles, moins stigmatisés aussi, et l’ordre est plus facile à maintenir

 

Si les seconds se rangent dans la catégorie des personnes ayant peu d’opportunités du fait de leurs faibles revenus et de leurs qualifications, les premiers, eux, sont vus comme apportant un futur désirable au territoire où ils s’installent. Dans cette optique, en 2011, le plan « Umbrella and Exception Law » excluait les foyers à faibles revenus (gagnant moins de 110 % du revenu minimum) de la location de certains logements, dans des quartiers ciblés. Et depuis la fin des années 1990, 4 000 logements sociaux sont détruits chaque année et remplacés par 3 000 logements modernes et plus spacieux pour attirer les familles. Ce processus a conduit à éclater les groupes et envoyer les foyers à faibles revenus dans la périphérie de Rotterdam.

 

La « re-génération urbaine »

Celui qui est maire depuis 2009, Ahmed Aboutaleb (voir encadré), assume totalement cette politique qui vise à stimuler la mixité sociale, pour « renforcer la cohésion et l’intégration des différents groupes, tout en améliorant le bien-être des habitants. » Pour Marguerite Van Den Berg, la dispersion des anciens habitants les rend moins visibles, moins stigmatisés aussi, et l’ordre est plus facile à maintenir. C’est pour ces raisons que la sociologue estime que, plus que de la gentrification, il s’agit en réalité ici de « re-génération urbaine » : « Rotterdam se concentre maintenant à améliorer les aménagements et l’offre de logements pour les familles.

 

La conséquence est que la ville, en réalité, n’a pas eu à fournir beaucoup d’efforts en termes d’aménagements urbains

 

La ville emploie une logique duale, qui d’une part délégitimise les familles pauvres et les enfants en tant qu’habitants de leurs quartiers, tout en déployant différentes politiques urbaines d’autre part, de véritables efforts destinés à changer le comportement des plus jeunes issus des milieux défavorisés, en pénalisant et en criminalisant même leur présence dans les rues. Ces deux points, attirer les familles et délégitimer les plus pauvres, montrent que Rotterdam tente de renouveler la ville en remplaçant la population actuelle par une nouvelle génération, meilleure et mieux pourvue. C’est ce que je nomme la « re-génération urbaine ». »

 

Un maire musulman et pro-intégration
Depuis 2009, la ville de Rotterdam est dirigée par Ahmed Aboutaleb, maire travailliste (centre gauche), musulman immigré et âgé de 58 ans. Cet homme au profil détonant dans une classe politique homogène, parle cinq langues. Il est le premier politicien de confession musulmane à diriger une métropole européenne. L’homme est connu pour être un partisan du rassemblement : deux fois par mois, il invite des citoyens des différentes communautés, nombreuses à Rotterdam, à se réunir autour d’un repas commun pour favoriser le rapprochement entre les Néerlandais et les communautés immigrées.

Son message est clair : il demande aux immigrés de s’intégrer, « apprenez la langue, allez à l’école, embrassez la démocratie, participez au plan social, sur le plan politique. Je sais, ce n’est pas facile ! ». Lors des attentats contre Charlie en 2015, ses paroles avaient marqué bien au-delà de la ville et des frontières : « si vous êtes contre la liberté d’expression, si vous refusez qu’un journal puisse publier les caricatures qu’il veut, alors foutez le camp. » Toute son action est finalement tournée vers la nécessité de s’intégrer, mais elle doit passer un barrage au sein du conseil municipal, qui est composé pour un bon tiers de membres du parti anti-immigration, le Leefbaar Rotterdam.

 

La faute des pauvres

Elle montre aussi, statistiques à l’appui, que des familles vivaient déjà à Rotterdam avant ces plans, mais des familles n’ayant pas le profil attendu. La conséquence est que la ville, en réalité, n’a pas eu à fournir beaucoup d’efforts en termes d’aménagements urbains : bien souvent, crèches, parcs et écoles existaient déjà. La ville s’est surtout servie de ces plans comme d’un outil marketing très puissant, pour changer l’image de Rotterdam. Parler de mixité sociale envoie un message de tolérance et d’inclusion favorable, propice à – justement – attirer de nouveaux résidents de classe moyenne.

 

Ce type de politique attribue la responsabilité des problèmes urbains à des familles individuelles pauvres

 

10 ans après le lancement des deux plans, les statistiques montrent que la stratégie semble avoir payé : la part des jeunes dans la population reste stable, mais le nombre de diplômés est passé de 57 % à 61 % entre 2015 et 2018 (pas de données avant cette date). Du côté des travailleurs, la volonté de viser des familles dont les deux parents travaillent semble avoir fonctionné : le nombre de travailleurs est passé de 349 000 en 2010 à 391 600 en 2020. Quant aux infractions commises par les jeunes, la chute est notable : 27,9 % en 2015, contre 19,4 % en 2018. En revanche, le prix de l’immobilier a flambé : une maison qui valait 160 000 euros en 2009 se vend aujourd’hui 260 000 euros. Un regret, pour la sociologue : que ce type de politique attribue la responsabilité des problèmes urbains à des familles individuelles pauvres, en éludant les causes structurelles de la détérioration de certains quartiers dont notamment, leur aménagement.

 

Pdf de l’étude ici

Statistiques de la ville de Rotterdam : https://onderzoek010.nl/

 

 

 

 

 

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