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« Les acteurs culturels revendiquent de plus en plus un ancrage territorial »

01/03/2021 | par Stéphane Menu | Actualités

Capture d’écran 2021-02-24 à 06.40.04 ©JP Djivannides

Maître de conférences en science politique, spécialiste des projets culturels, Philippe Teillet se projette sur l’après-crise sanitaire dans le secteur culturel et propose des pistes pour transformer le rapport au public. Au cœur de ces évolutions à venir, les collectivités territoriales auront un rôle majeur à jouer.

Philippe Teiller est maître de conférences en science politique, responsable du parcours « Direction de projets culturels » à l’Université de Grenoble Alpes — Sciences Po Grenoble. Il a récemment publié avec Emmanuel Négrier « Les projets culturels de territoire » aux éditions Pug et Uga Éditions.

La crise sanitaire est toujours là. Dans quel état retrouvera-t-on les acteurs culturels quand nous en sortirons ?

C’est une question difficile, même si nous commençons à disposer d’un certain nombre d’éléments. En France, les acteurs culturels devraient mieux s’en sortir que dans les pays voisins. Le Gouvernement a décidé de maintenir des financements publics que d’aucuns trouvent insuffisants mais qui sont sans aucune commune mesure avec ce qui se passe ailleurs. Il faudra ausculter les conditions dans lesquelles la reprise économique se produira. Si l’économie ne repart pas aussi bien qu’on l’espérerait, les particuliers, les entreprises et les pouvoirs publics auront tendance à être plus prudents. Les Français ont soif de culture, c’est une des rares et bonnes nouvelles de cette pandémie. Mais, s’ils ne peuvent « consommer » de la culture du fait d’un pouvoir d’achat étriqué, le redémarrage tant espéré ne permettra pas à certaines structures de se redresser, et ce d’autant plus que le soutien financier public va forcément refluer à un moment ou un autre.

Les associations, les petites troupes, qui sollicitent de nombreux intermittents, auront forcément du mal à résister.

 

Certains s’en sortiront forcément mieux que d’autres…

Oui, les grandes scènes théâtrales, les grands musées, les gros équipements… Plus on s’éloigne des équipements que les pouvoirs publics soutiennent fortement, plus les conditions de survie se complexifient. Les associations, les petites troupes, qui sollicitent de nombreux intermittents, auront forcément du mal à résister.

 

A-t-on une petite idée des dégâts causés par la crise ?

L’Ufisc, Union fédérale d’intervention des structures culturelles, a recensé quelques éléments d’analyse après le premier confinement. Côté intermittents, 700 00 contrats ont été annulés ; concernant les emplois permanents, 100 000 étaient sous la menace, 27 000 structures associatives étaient considérées en situation de péril. Les mesures de soutien sont exceptionnelles mais elles ne peuvent se substituer dans la durée à l’absence totale d’activités culturelles. On peut supposer depuis que les chiffres en question se sont aggravés.

 

Il serait bon que les collectivités se mobilisent pour proposer un état des lieux plus précis

 

Faudrait-il soutenir différemment les acteurs culturels ?

Il faudrait sans doute prendre le temps de la concertation. Le secteur le plus exposé est le moins visible. Il serait bon, à l’échelle des territoires, que les collectivités se mobilisent, en lien avec l’État, pour proposer un état des lieux plus précis et quasi exhaustif.

 

Lire aussi : Que peut apporter l’intercommunalité culturelle ?

 

Vous avez écrit en avril 2019, avec Emmanuel Négrier, un livre paru chez Pug et Uga Éditions, portant sur les projets culturels de territoire. L’une des idées qui y est développée consiste à dire que l’équipement culturel ne doit plus être le cadre de référence, mais le territoire dans lequel il se trouve. Pouvez-vous nous éclairer sur ce concept ? Est-ce que la crise sanitaire conforte cette thèse que vous développez ?

Nous avons constaté que les politiques culturelles reposaient de plus en plus sur des projets de territoire et moins exclusivement sur une logique d’équipements. La politique culturelle a longtemps reposé sur les équipements, ce qui est une excellente chose puisque nous en disposons de nombreux, qu’ils sont modernes, répondant à des normes internationales et permettant à des professionnels de mener à bien des projets de qualité. Mais on ne peut créer des équipements partout. Et surtout, tout le monde n’ose pas pousser les portes d’un lieu culturel. Les acteurs culturels savent maintenant proposer des formes d’intervention nouvelles dans les territoires. Les équipements ne disparaissent pas, bien sûr, mais ils s’inscrivent dans un cadre plus large, prenant en compte d’autres manières de susciter une dynamique culturelle.

 

La singularité d’un projet de territoire, c’est qu’il pense le devenir du territoire dans toutes ses dimensions, notamment culturelles

 

Comment la culture peut-elle contribuer à un aménagement harmonieux du territoire ? Est-elle souvent associée à la recherche de nouvelle dynamique en matière d’attractivité des territoires ?

Les ressources culturelles d’un territoire peuvent, en effet, être envisagées pour le rendre plus attractif. La France est une terre de festivals et de patrimoines divers. Les acteurs culturels revendiquent de plus en plus un ancrage territorial, veulent s’y investir. Il ne s’agit pas seulement des artistes, mais des habitants qui veulent y jouer un rôle important. Cette configuration est très perceptible dans des territoires ruraux où les nouveaux arrivants, souvent issus de milieux urbains, veulent participer à la vie des villages. Ce qui va faire la singularité d’un projet de territoire, c’est le fait qu’il soit pensé non pas à travers le seul prisme artistique mais parce qu’il pense le devenir du territoire dans toutes ses dimensions, notamment culturelles, bien entendu. Longtemps, le secteur culturel a été centré sur lui-même. Cloisonné, avec ses valeurs, ses lieux, ses rites. Ce cloisonnement sectoriel est de plus en plus dépassé, par la volonté des acteurs culturels eux-mêmes. Ils veulent vivre en lien avec les forces économiques, les habitants, travailler les évolutions sociétales, etc. Ils veulent participer à la transition écologique, numérique, énergétique, etc. Ce mouvement existait bien entendu avant la crise sanitaire. Je pense qu’il se déploiera un peu plus encore dans les prochains mois.

 

Un projet culturel doit pouvoir en effet interroger son environnement immédiat

 

Lire aussi : Les clés de la réussite de l’éducation artistique et culturelle

 

Avez-vous des exemples de cette évolution ?

J’ai en tête le festival L’Arpenteur, dans la région de Grenoble. Mais il y en a d’autres, bien sûr. Il se déploie sur des territoires pentus. Il interroge l’avenir de ces régions montagneuses, ce qui les menace. Il met du sens sur le devenir commun de tous les territoires de ce type. Un projet culturel doit pouvoir en effet interroger son environnement immédiat. Lorsque les habitants se sentent interpellés, la dimension politique est plus affirmée, l’envie de se projeter collectivement vers l’avenir s’affirme. Les collectivités territoriales ressentent de plus en plus ce besoin de donner du sens aux habitants. Donc, le décloisonnement se fait, des barrières tombent, des rapprochements s’effectuent entre des personnes qui ne se croisaient pas, ou peu, auparavant. La situation en cours aura forcément des conséquences sur cette nouvelle donne transsectorielle.

 

15 % des jeunes de plus de 15 ans ont un univers culturel articulé majoritairement autour du numérique

 

L’offre culturelle est-elle assez fournie en France ? Les jeunes, plus enclins aux pratiques numériques, sauront-ils quitter des yeux leur écran ? Le public qui va au spectacle vieillit-il ? Y a-t-il un risque que le renouvellement de ce public ne se fasse pas ?

La dernière enquête sur les pratiques culturelles des Français met en relief le fait que 15 % des jeunes de plus de 15 ans ont un univers culturel qui s’articule très majoritairement autour du numérique. Ce n’est pas une majorité mais une minorité croissante. Oui, il faudra donc se poser la question des évolutions des pratiques culturelles et de leur adaptation à l’échelle des projets de territoire. Mais il semble là s’amorcer une rupture générationnelle entre les baby-boomers qui sortaient plus pour aller vers les lieux culturels et ces jeunes, même si à l’analyse, on se rend compte que ces jeunes sortent quand même et qu’ils ne sont pas dans des pratiques exclusivement numériques. Ce constat s’ajoute à celui, parallèle, du déclin de la fréquentation des institutions traditionnelles du spectacle vivant.

 

Pour durer, les lieux de spectacle devront être ou redevenir des lieux de vie

 

Est-ce que la culture doit aller là où les populations sont ? On parle beaucoup de notions de tiers-lieux, d’une culture qui irait au-devant de publics qui ne viendraient jamais vers elle… Est-ce une des réflexions à avoir dans les prochains mois…

Les jeunes fréquentent en effet les festivals et les études démontrent qu’ils sont autant intéressés par la programmation que par le caractère social de la manifestation. Les tiers-lieux proposés aujourd’hui sont des lieux de vie et peuvent rassembler des personnes qui ne fréquentent pas les lieux culturels traditionnels. Pour durer, les lieux de spectacle devront être ou redevenir des lieux de vie.

 

Le tiers secteur culturel veut s’inviter dans la relance
Le communiqué a été publié le 9 novembre 2020 et la situation n’a guère évolué depuis. « Les mesures de relance annoncées [par le ministère de la Culture, ndlr] ignorent complètement, par la dichotomie affichée entre secteur privé lucratif et secteur labellisé par l’État, la diversité de l’écosystème culturel fourmillant de milliers de structures d’initiative privée et citoyenne, aux buts autres que lucratifs », assure l’Union fédérale d’intervention des structures culturelles (Ufisc). Pour ce groupement d’acteurs culturels de l’économie sociale et solidaire, comptant en ses rangs 16 organisations professionnelles d’employeurs, ce tissu de coopératives est « en grand danger de disparition. » Car il s’agit d’« un écosystème dense qui est bouleversé et ses centaines de milliers de salariés, d’auteurs, de fournisseurs, qui sont confrontés pour longtemps à une précarité accrue : tous sont menacés de disparaître ». L’Ufisc suggère donc « un plan de revitalisation culturelle » étalé sur deux ans, composé de mesures destinées spécifiquement au tiers secteur culturel. D’un montant estimé à 200 millions d’euros, il serait financé à partir du plan de relance gouvernemental, dont les crédits s’élèvent à 2 milliards d’euros. L’Ufisc assure représenter quelque « 40 000 initiatives artistiques et culturelles », sous des statuts très divers (compagnies artistiques, labels indépendants, collectifs, des lieux alternatifs, lieux intermédiaires, salles de diffusion et d’exposition, centres associatifs, radios, etc.) et dans un très large éventail d’activités (allant des arts de la rue au livre, en passant par le théâtre, le cirque, la musique, l’audiovisuel, etc.). Le fameux « angle mort » dont parle Philippe Teillet.

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