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Pauvreté et citoyenneté : les SDF d’à côté

30/06/2014 | par Julien Damon | Toute l'actualité

discrimination ©RFsole - Fotolia.com

Que pensons-nous des SDF à côté de chez nous ? Une belle thèse de sociologie vient répondre à cette interrogation concrète. De l’indifférence aux doléances publiques, en passant par des postures compatissantes, c’est peu dire que les attitudes varient.

Conçu pour un doctorat de sociologie, le travail de Marie Loison est le produit, à la fois savant et impliqué, d’investigations approfondies. Comme l’écrit l’auteur, il s’agit d’une enquête « artisanale » et « sur mesure ». Mais qui apporte beaucoup. L’ouvrage, faisant d’abord un état des connaissances, constitue une contribution notable à l’étude des personnes SDF, de leur situation, de leur prise en charge, et, plus précisément, des représentations qui concernent cette population à délimitations, appellations et définitions changeantes.

 

Potence ou pitié

La grande originalité de l’analyse repose sur une enquête auprès de « voisins » des sans-abri, c’est-à-dire des riverains de certains équipements (accueils de jour, centres d’hébergement). Il s’agit d’une manière tout à fait judicieuse d’approcher les personnes comptées comme SDF et d’observer les regards de ceux qui les côtoient. Ce parti pris, exprimé d’emblée, est « de partir de la société et d’analyser le regard porté sur les SDF ». Les expériences vécues, en lien avec les SDF (de la vision à l’odorat, en passant par la discussion), sont celles de ceux qui les côtoient, les désignent, les aident, les ignorent, ou les repoussent.

Cette enquête permet de déboucher sur une typologie sensée et éclairante des attitudes d’habitants confrontés à la présence des sans-abri. Tout est affaire de rejet.
Dans un premier cas, il n’y a pas rejet car il y a ignorance (feinte ou non). D’autres « voisins » sont impliqués et critiquent tout rejet.
D’autres encore pétitionnent et se mobilisent non pas – disent-ils – contre les SDF, mais pour leur cadre de vie.
D’autres enfin, sans rejeter vraiment, portent un regard tout de même réprobateur. De fait, il apparaît une vision duale des sans-abri, conduisant à une « compassion sélective ». C’est un constat classique des historiens de la pauvreté : les opinions et les politiques oscillent entre la répression et la solidarité, entre la potence et la pitié (comme l’a écrit magistralement Bronislaw Geremek).

 

Une approche incarnée du NIMBY

L’auteur a d’abord collecté l’ensemble des données de sondages abordant les sans-abri. Elle en fait un emploi intéressant pour souligner les ambiguïtés des appréciations, mais, surtout, pour nourrir son propos. Celui-ci présente la grande vertu de reposer sur des informations permettant à la fois d’incarner et de caractériser ces mécanismes importants qui sont contenus dans l’acronyme désormais bien connu NIMBY. Il y a du malaise, il y a de la honte, il y a de la culpabilité, mais la plupart des voisins aspirent à ne pas avoir ces problèmes visibles – devenant des problèmes moraux – à côté de chez eux. Le fond de l’affaire est que, sempiternellement, tous les voisins, et, au fond, nous tous, nous classons, distinguons et choisissons. Et précisément, chacun a ses idées sur le bon et le mauvais SDF, sur le jeune SDF qu’il faut aider (ou repousser) et sur le vieux clochard qu’il faut repousser (ou qu’il faut aider).

Mêlant, sans annonce inutile de pluridisciplinarité (ce qui est souvent synonyme, en réalité, de manque de discipline), ethnographie, sociologie politique, production et analyse de données originales, la démarche permet assurément d’atteindre les objectifs que Marie Loison a voulu s’assigner. Faire un ouvrage de référence sur ce qui nous rend proches ou distants des SDF, sur la visibilité et la coprésence d’une pauvreté – à bien des titres – dérangeante.

 

Extrait
« En s’appuyant sur des arguments identiques, l’égalité des individus et le respect de chacun dans l’espace public, les « pro » et les « anti » SDF interrogent donc le lien de citoyenneté »

 

Références

Marie Loison-Leruste,

Habiter à côté des SDF. Représentations et attitudes face à la pauvreté, Paris, L’Harmattan, 2014, 273 pages.

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