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Récession : la dette au carré

25/09/2014 | par Philippe Nikonoff | Finances

finance business graph on chalkboard economy © Picsfive - Fotolia

Faut-il de grossières erreurs et/ou s’arranger avec les faits pour « démontrer » que la dette explique la récession ? Il faut le vérifier pour y croire. Comme, malheureusement, des textes aussi importants n’existent qu’en anglais, l’affaire mérite explications.

Pour commencer à expliquer cette affaire, il est utile de revenir à l’histoire.

Fin 2009, Kenneth Rogoff et Carmen Reinhart, deux universitaires d’Harvard, mettent la dernière main à un article qui devait faire du bruit : ils affirment en effet qu’il existe un lien fort entre la dette publique et la croissance économique. Ils ont pour cela étudié les données de quarante pays sur deux cents ans et ont ensuite retenu vingt de ces pays pour la période 1946 à 2009. Pour ceux-ci, la croissance passerait de 3 % à -0,1 %, lorsque la dette atteint ou dépasse 90 % du PIB. Ils en concluent qu’à partir d’un certain seuil de dette, celle-ci débouche sur la récession.

Pourquoi continuer à utiliser ce chiffre « magique » de 90 %, alors qu’il n’a aucune validité scientifique ?

Début 2010, l’article est publié et obtient immédiatement un grand succès. Ses conclusions ont en particulier une forte influence sur les plans d’ajustement concernant l’Europe du Sud. Le commissaire européen aux Affaires économiques Olli Rehn s’appuyait ainsi sur les conclusions de cette étude pour démontrer la nécessité des mesures prises et leur efficacité (1).

Ce chiffre de 90 % est également présent dans la loi de finances française en 2010. La conclusion partagée par un grand nombre de décideurs politiques est simple : il ne faut pas que la dette publique dépasse 90 % du PIB, faute de quoi il n’y a plus de croissance possible. Il faut donc à tout prix réduire la dette publique dans un premier temps, afin de relancer la croissance dans un second temps.

 

L’heure des vérifications

Entre 2010 et 2013, de nombreux économistes cherchent à vérifier ce lien, mais l’accès aux données leur est refusé. Or, un des aspects qui surprend le plus est le caractère brutal des effets : au-dessous de 90 % de dette/PIB, la croissance reste correcte, mais à partir de 90 % elle chute brutalement, ce qui est un comportement économique inhabituel et fait penser à un problème d’échantillonnage.

En avril 2013, trois étudiants en économie (2) obtiennent les données et constatent le retrait volontaire de certaines d’entre elles, qui n’allaient pas dans le sens des conclusions voulues, ainsi qu’une méthode de calcul des moyennes erronée. C’est celle-ci que nous détaillons, car il est frappant de constater que cette analyse totalement fausse reste utilisée à ce jour.

 

Il faut que les chiffres le confirment

Kenneth Rogoff et Carmen Reinhart ont créé quatre tranches du ratio dette/PIB : 0 à 30 %, 30 à 60 %, 60 à 90 % et plus de 90 %. Ils ont ensuite indiqué pour chaque pays concerné le taux de croissance du PIB pour l’année où la dette/PIB atteint ou dépasse 90 %.

Or, leur méthode de calcul est au mieux fausse, au pire basée sur la conviction préalable que le PIB doit baisser à partir d’un certain niveau d’endettement : il faut que les chiffres le confirment.

L’exemple suivant simplifie leur raisonnement à partir de deux pays, la Nouvelle-Zélande et la Grèce :

tableau dette au carré
* Source : Université de Sherbrooke/Perspective monde.

1. Leur méthode consiste à additionner les moyennes des pays. Ainsi, le PIB néo-zélandais a reculé de 7,6 % en 1951, année où le ratio dette/PIB a dépassé 90 %. Le PIB grec a progressé en moyenne de 2,9 % les dix-neuf années où le pays a atteint le seuil de 90 %, etc. ;

2. Ils calculent ensuite la moyenne globale : – 7,6 % pour la Nouvelle Zélande, + 2,9 % pour la Grèce, soit – 4,7 % ;

3. Ils calculent enfin l’impact global, en divisant ce chiffre par le nombre de pays. Dans l’exemple, le recul moyen est donc de – 4,7/2, soit – 2,35 %, CQFD ;

4. Ils pensent ainsi démontrer le lien dette/croissance, sauf que…

 

Un événement = dix-sept événements

Sauf que Herndon, Ash et Pollin rappellent qu’on ne peut donner la même importance à un événement unique pour la Nouvelle-Zélande (qui confirme un recul du PIB) et à dix-sept événements pour la Grèce (qui montrent une progression du PIB).
Explication : sur les vingt dernières années, la Grèce a connu dix-neuf ans de dette/PIB supérieure à 90 %, dont dix-sept avec une croissance du PIB. Dans le cas grec, le poids de la dette ne débouche pas sur la baisse du PIB dix-sept années sur dix-neuf et il faut analyser ces dix-sept cas contraires à ce que l’on souhaitait démontrer. On ne peut donner le même poids à un événement unique néo-zélandais et à dix-sept événements grecs. Si la Grèce fait partie dix-neuf fois des pays ayant un ratio dette/PIB supérieur à 90 %, elle doit donc entrer dix-neuf fois dans le calcul et la Nouvelle-Zélande… une fois.

Si on raisonne ainsi, on peut dire que lorsque ces deux pays connaissent une année de dette/PIB supérieure à 90 %, leur croissance est de… + 2,3 % !
Ainsi, au lieu de conclure à un recul de 2,35 % pour ces deux pays, ils constatent au contraire une croissance moyenne de 2,3 %. Ils élargissent le raisonnement à l’ensemble de l’échantillon de Rogoff et Reinhart et calculent que la croissance de ces pays passerait de 3 % à 2,2 % et non à – 0,1 %, ce qui est trop peu significatif pour conclure à un effet de seuil.

 

Malhonnêteté ?

Enfin, ils ont constaté que les auteurs ont supprimé des données, par exemple les quatre années où la Nouvelle-Zélande était dans la catégorie 90 % et plus, mais où sa croissance était très forte. Si ces données avaient été prises en compte, il aurait fallu conclure que, lorsque le ratio dette/PIB atteint ou dépasse 90 %, la croissance de la Nouvelle-Zélande est en moyenne de 2,6 % (et non de – 7,6 %).

Au final, l’impact récessif de la dette n’est pas démontré, il existe même de nombreux cas contraires.

Au final, l’impact récessif de la dette n’est pas démontré (3) en moyenne, il existe même de nombreux cas contraires qu’il faut analyser. Ensuite, on ne sait pas si c’est la récession qui aggrave la dette ou la dette qui crée la récession (4).

Par ailleurs, on doit s’interroger sur deux questions de fond. D’une part, tout le monde peut se tromper : mais arranger/supprimer des données pour obtenir un résultat conforme à ce que l’on veut prouver ne relève pas de l’erreur. D’autre part, pourquoi continuer à utiliser ce chiffre « magique » de 90 % alors qu’il n’a aucune validité scientifique ? Un véritable débat sur le sujet ne serait-il pas pertinent ?

Note

(01)« Il est largement reconnu, sur la base de sérieuses recherches, que lorsque les niveaux de dette publique s’élèvent au-dessus de 90 %, ils tendent à avoir une dynamique négative sur l’économie, ce qui prend la forme d’une croissance ralentie durant de nombreuses années » (lettre aux ministres européens des Finances, 13 février 2013). - Retourner au texte

(02)Cf. Herndon, Ash and Pollin « Does high public debt consistently stifle economic growth ? A critique of Reinhart and Rogoff », Université du Massachusetts, avril 2013. Malheureusement pas encore traduit. - Retourner au texte

(03)Ce qui ne veut pas dire qu’il faille négliger l’endettement. - Retourner au texte

(04)« Arindrajit Dube, économiste à l’université du Massachusetts, montre par exemple que la dette est plus fortement corrélée à la croissance passée qu’à celle à venir. Ce pourrait donc être le manque de croissance qui entraîne une augmentation de la dette et non le contraire. » La recherche, mai 2014. - Retourner au texte

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