À Lahti, même les habitants ont un quota carbone

Marjolaine Koch
À Lahti, même les habitants ont un quota carbone

Aerial view to Lahti city at autumn morning, Finland

© AdobeStock

La ville finlandaise de Lahti vient d’être élue « capitale verte européenne », et elle a effectivement un certain nombre de savoirs à transmettre aux autres villes de l’Union. L’un de ses projets, CitiCAP, consiste à encourager ses habitants à se déplacer en générant le moins d’émissions carbone possible.

À Lahti, un habitant émet 21 kg de CO2 par semaine en se déplaçant. Cette ville moyenne de Finlande, déjà plus sensibilisée aux questions environnementales que la plupart des autres villes européennes, du fait d’engagements des élus locaux de longue date, s’est fixé pour objectif de réduire d’un quart les émissions liées aux déplacements.

Peu d’options en matière de transport public obligent les élus à imaginer des solutions alternatives

Et ce n’est pas grand-chose : il suffirait à chaque habitant de remplacer 20 km de trajet en voiture par de la marche, du vélo ou les transports publics, pour que l’objectif soit atteint. Cette ville moyenne qui ressemble à tant d’autres au sein de l’Union européenne, rencontre le même type de problématique : le peu d’options en matière de transport public oblige les élus à imaginer des solutions alternatives en matière de mobilité, pour parvenir à réduire les émissions de CO2 liées au transport.

Chiffres clef
120 000 : nombre d’habitants à Lahti intra-muros. 200 000 habitants dans la région urbaine, ce qui en fait une ville typique européenne de moyenne taille.
70 % de réduction des émissions de CO2 entre 1990 et 2030, c’est l’objectif stratégique de Lahti.
32 % de toutes les émissions de CO2 sont dues au transport dans la zone urbaine.
17 % des déplacements se font à vélo actuellement.
Budget CitiCap : 3,8 millions d’euros financés par l’Union européenne.
Ressources : https://www.uia-initiative.eu/fr/uia-cities/lahti
frama.link/v8RVcLD0

De nouvelles habitudes

Le maire, Pekka Timonen, a choisi de placer les citoyens au cœur de son programme de réduction des émissions de carbone. Il partageait sa vision dans une interview donnée à l’ADN en septembre dernier : « la question de l’engagement des citoyens est centrale. Si on veut créer un changement permanent et de nouvelles habitudes, on a besoin des citoyens. Pour y parvenir, je pense que l’une des clés est de normaliser nos projets environnementaux. Ils doivent faire partie du fonctionnement normal d’une ville et d’une société. Je ne veux pas que ces projets soient perçus comme quelque chose d’extraordinaire mais au contraire comme le fonctionnement normal de Lahti ».

L’application consiste à mesurer les émissions de CO2 d’une personne en trackant ses déplacements

Son pari, pour parvenir à « normaliser » la question environnementale dans le quotidien des habitants, est de les doter d’une application. Son projet nommé CitiCAP, en œuvre depuis août dernier, a nécessité plus de deux ans de développement en partenariat avec deux universités et cinq PME locales, avant d’être officiellement lancé. L’application consiste à mesurer les émissions de CO2 d’une personne en trackant ses déplacements, grâce à la géolocalisation et en détectant son mode de transport.

Lire aussi : Convention citoyenne pour le climat : le monde de demain pour les collectivités

Un « périphérique cyclable »

Elle calcule ensuite les émissions produites, qu’elle va comparer aux quotas attribués à chaque habitant. Ces quotas sont inspirés du marché carbone appliqué aux entreprises par l’Union européenne : dans le cas où la personne dégage un excédent, elle peut le transformer en euros virtuels à dépenser dans certains lieux de la ville : boulangerie, théâtre, service de réparation de vélo ou tickets de bus…

Une partie des informations, très privées, sont réservées aux autorités urbaines

Outre l’effet incitatif, l’application est aussi une ressource pour la municipalité en termes de données. Elle peut suivre les trajets et avoir des informations précises sur l’influence de la météo sur les déplacements des personnes. Grâce à ces données, les plans de circulation des bus pourront être ajustés, tout comme le développement du réseau cyclable. D’ailleurs, pour accompagner le projet, un « périphérique cyclable » a déjà été aménagé tout autour de la ville. Enfin, en suivant l’évolution de ces données, la ville disposera d’informations concrètes sur l’influence réelle d’une telle politique sur les déplacements de ses habitants.

Lire aussi : Bristol, vers la neutralité carbone

Toutefois, la question de l’utilisation des données reste un point sensible : une partie des informations, très privées (tous les déplacements des particuliers sont enregistrés), sont réservées aux autorités urbaines pour améliorer le maillage des transports, en commun et cyclables. Mais une autre partie des données agglomérées et anonymisées sont en accès libre, dans le but de permettre à d’autres villes et sociétés de s’inspirer de l’action de la ville de Lahti, pour leurs propres projets de développement. Ce « traçage » et la crainte d’un piratage des informations peuvent néanmoins freiner certains utilisateurs.

Civitas SUMPs-UP, les plans de mobilité urbaine durable européens
CitiCAP a été développé dans le cadre des projets SUMP, pour « Sustainable urban mobility plan », ou plan de mobilité urbaine durable, dont le plan de déplacements urbains est la déclinaison française. Le SUMP vise à élaborer collectivement une stratégie pour la mobilité urbaine, définir un plan d’action partagé, le mettre en œuvre puis l’évaluer avant d’engager un nouveau processus plus ambitieux. Quatre guides, traduits en français par le Cerema, détaillent le processus pour construire un plan efficace : choisir des mesures adaptées aux enjeux et aux ressources locales, établir un suivi, savoir procéder à des rectifications en cours et des évaluations…

Les quatre guides sont :
- Les standards d’élaboration d’un plan d’action (outils pour élaborer une planification)
- Manuel sur la sélection des mesures SUMP (quelles mesures appropriées, comment améliorer certains domaines de la mobilité, quels systèmes d’évaluation…)
- Manuel de progression pour les villes intermédiaires
- Manuel d’innovation pour les villes avancées
Tous ces documents sont consultables sur le site du Cerema : frama.link/TSwbhUf_

Une communication soutenue

L’objectif, à terme, est de devenir une ville où plus de la moitié des transports sont effectués via des modes durables. L’application, en service depuis le mois d’août dernier, devra maintenant convaincre la population pour ne pas rester à l’état de projet. Pour l’heure, 2 000 des 102 000 citoyens l’ont téléchargée. Selon la mairie, l’épisode Covid-19 et une communication restreinte sont à l’origine de ce faible nombre de téléchargements. La logique incitative doit donc s’accompagner de messages forts et d’une communication soutenue, pour enjoindre les habitants à rejoindre le programme et le tester. A priori, la prise en main un peu technique peut rebuter les moins technophiles, particulièrement les plus âgés de la ville.

De nombreuses villes suivent l’initiative de près et attendent des résultats concrets pour lancer leur propre projet

Ce type de projet, très abouti sur le plan technique, développé à grand renfort de moyens (près de 4 millions d’euros), nécessite effectivement de réserver un budget à son accompagnement et son implantation, comme le ferait une marque qui lancerait un nouveau produit. Peu habituées à ce type de démarches sur des produits aussi novateurs qu’une application, les villes, de Finlande comme de n’importe quel autre pays de l’Union européenne ou d’ailleurs, ont tendance à faiblir sur ce point. La ville est pourtant très attendue : de nombreuses villes européennes, canadiennes et états-uniennes suivent l’initiative de près et attendent des résultats concrets pour lancer leur propre projet dans la même veine.

S’il fonctionne, ce projet, qui ne s’attaque pour l’heure qu’aux déplacements – une petite part de l’émission de CO2 produite par chaque habitant –, pourrait déployer d’autres volets de sensibilisation, pour réduire l’empreinte globale, notamment en encourageant une consommation plus respectueuse de l’environnement.

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