À lire : l’aristocratie des 9,9 %

Julien Damon
À lire : l’aristocratie des 9,9 %

© (c) Lisovskaya Natalia

L’analyse sociale isole trop sommairement les riches, 1 % du reste de la population. C’est, en réalité, une fraction plus large des classes moyennes supérieures qui vit différemment et qu’il faut regarder, nous dit Matthew Stewart.

Alors que les observateurs se concentrent et s’écharpent sur les 1 % les plus fortunés, Matthew Stewart change la focale. Consultant féru de philosophie, l’auteur invite à revoir les façons de concevoir les inégalités. Celles-ci présentent des dimensions spectaculaires lorsque l’on traite des extrêmement riches, les 0,1 %. Elles s’avèrent, selon Matthew Stewart, plus problématiques lorsque l’angle d’analyse se règle sur les 9,9 % les plus aisés.

Matthew Stewart, The 9.9 Percent. The New Aristocracy That is Entrenching Inequality and Warping our Culture, Simon & Schuster, 2021, 341 pages.

L’auteur dépeint une population à laquelle il appartient. Usant régulièrement du « nous » et du « notre », il souligne les caractéristiques de ces 9,9 %. Il faut au moins, aux États-Unis, 1,2 million de dollars de patrimoine pour en faire partie. Ils sont très majoritairement propriétaires. Les blancs ont huit fois plus de chances d’en être. La très grande majorité des membres sont diplômés. En tout, ils contrôlent 50 % de la richesse nationale. Point clé : à la différence des autres 90 % de la population, ces Américains ont vu, ces dernières décennies, leurs revenus augmenter et leurs situations s’améliorer sur la plupart des registres.

On se déclare contre les inégalités, mais on fait tout pour les perpétuer

La classe moyenne supérieure

Les réalités chiffrées ne rendent qu’imparfaitement compte de ce que l’auteur souligne : un mode de vie et un état d’esprit qui distinguent. Les 9,9 travaillent énormément. Ils investissent considérablement dans leurs enfants. Il note aussi le décalage entre les valeurs exprimées et les comportements. On se déclare contre les inégalités, mais on fait tout pour les perpétuer. Ces progressistes revendiqués s’investissent sur des sujets dits sociétaux, mettant de côté les questions sociales classiques. Avec un mot fort, l’auteur repère, sur le plan des idées comme sur celui des réalités quotidiennes, la sécession d’une élite.

Cet ouvrage systématise des thèses déjà formulées au sujet de la nouvelle polarisation et de la démoyennisation. Car les 9,9 %, en gros, c’est la classe moyenne supérieure, détachée du reste de la société. Matthew Stewart ajoute des charges politiques. Il s’attaque à ce qu’il baptise les mythes de la méritocratie et du marché. Il marque tout de même des points, notamment lorsqu’il vilipende un système d’enseignement supérieur à plusieurs vitesses et à coûts de plus en plus inabordables. Ou lorsqu’il montre qu’élever des enfants est devenu « un sport extrême » pour des parents dont la réalisation passe par la réussite scolaire de leur progéniture.

Les 9,9 %, en gros, c’est la classe moyenne supérieure, détachée du reste de la société

Et en France ?

Ses constats apparaissent valables pour la France. Des analyses hexagonales vont d’ailleurs dans le même sens. Dans un livre vif, « Encore plus ! », Louis Maurin se penchait, en 2021, sur les 20 % les plus aisés. Le directeur de l’Observatoire des inégalités dénonce lui aussi un système scolaire devenu machine à reproduire les privilèges.

En 2021 encore, Monique Dagnaud et Jean-Laurent Cassely s’intéressaient, dans « Génération surdiplômée » aux codes de ce qu’ils nomment la classe diplômée. Ils distinguent une élite, rassemblant les 1 % diplômés des plus grandes écoles. Mais ils relèvent que plus de 20 % d’une classe d’âge disposent au moins d’un Master 2. S’étend de la sorte un ensemble, plutôt homogène, tandis qu’une véritable « parentocratie » surinvestit la réussite scolaire.

Cette étude montre que les différentes composantes de l’élite constituent maintenant une masse, qui peut se détacher du reste de la société, tout en voulant généraliser ses valeurs.

Sur ce dossier essentiel, la France serait à 20 % de nantis et les États-Unis à 10. Mais cet artefact statistique masque en réalité bien des points communs.

Extraits

« Traiter du dernier décile de la distribution des revenus et du patrimoine permet des portraits plus originaux des dynamiques à l’œuvre. »
« Cette catégorie statistique particulière présente les traits d’une classe sociale singulière. »
« Ils vivent dans des quartiers socialement spécialisés à coûts de la vie élevés. »

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