À Vienne, déjà 15 ans de budget genré

Marjolaine Koch
À Vienne, déjà 15 ans de budget genré

Colorful map of Vienna, Austria

© AdobeStock

La capitale autrichienne a développé des outils et concrétisé de nombreuses actions destinées à rééquilibrer le partage de la ville et de ses services entre femmes et hommes, en adoptant le "Gender budgeting", aussi appelé en bon français la budgétisation sensible au genre. Un recul intéressant, qui pourrait inspirer les nouvelles municipalités françaises.

« Cet investissement atteint-il les femmes et les hommes de la même manière ? » Qu’il s’agisse de sport, de santé, de social ou de développement économique, chaque action ou service développé par la ville de Vienne doit passer le test de cette simple question avant d’être mis en œuvre. Depuis 2006, le budget de 16 milliards d’euros de la ville est soumis au budget genré, pour faire de la capitale une ville plus égalitaire.

Quand les femmes se déplacent à pied ou en transport en commun, les hommes favorisent la voiture et le vélo

Chacun des vingt-trois arrondissements ne pratique pas encore le budget genré pour son propre budget local, mais certains, comme Meidling, 12e arrondissement, se plient à l’exercice. Les données publiques, étudiées à la loupe et sous le prisme du genre, ont par exemple mis en évidence les différences de choix dans les modes de déplacement des hommes et des femmes. Quand les femmes utilisent plus les transports en commun et les déplacements piétons, les hommes eux, favorisent la voiture et le vélo. Cette donnée a été intégrée par la mairie centrale, pour envisager le redéveloppement de l’une des rues principales de Vienne auquel était consacré un budget de 6 millions d’euros.

Lire aussi l'interview d'Yves Raibaud : « En interrogeant les femmes pour construire la ville, on introduit une vision plus inclusive »

Un système rodé

Chaque année, au moment de l’élaboration du budget, chaque département doit définir des objectifs pour son secteur en termes d’égalité des genres, et lister les actions à mener pour atteindre ses objectifs. Un suivi, puis un bilan sont tirés à la fin de l’année.

Une plateforme en ligne permet de voir pour chaque type de données lié à la ville, les différences d’usages entre hommes et femmes

Avant d’avoir un système rodé, la ville a connu une phase de mise en place qui a comporté un certain nombre de difficultés à dépasser. Michaela Schatz, cheffe du département Gender budgeting des finances de la ville de Vienne, expliquait en février dernier au Lobby européen des femmes les démarches nécessaires pour répandre le gender budgeting dans les services : « Le point le plus important, mais le plus difficile aussi a été de convaincre les équipes de l’intérêt de ce nouveau sujet. Le problème initial venait du fait que cette prise en compte nécessitait plus de travail qu’auparavant, un travail à accomplir avec le même nombre de personnes puisque nous n’avons pas augmenté les effectifs. Au début, la sensibilisation à cette cause a été un point très important pour les engager dans la démarche. Un autre défi était d’élever le niveau des données appropriées : nous disposons de beaucoup de données provenant de tous les services de la ville, mais la qualité diffère d’un secteur à l’autre. Certaines de ces données prenaient déjà en compte le genre des personnes, d’autres non. La priorité a donc été d’améliorer la qualité de ces données ».

C'est quoi un budget genré ?

Selon le Conseil de l’Europe, la budgétisation sensible au genre est « une application de l’approche intégrée de l’égalité entre les femmes et les hommes dans le processus budgétaire. Cela implique une évaluation des budgets existants avec une perspective de genre à tous les niveaux du processus budgétaire, ainsi qu’une restructuration des revenus et des dépenses dans le but de promouvoir l’égalité entre les femmes et les hommes ».
L’objectif est donc, pour chaque dépense et chaque recette publique, de faire l’inventaire de leurs conséquences directes et indirectes sur la situation respective des femmes et des hommes. C’est une forme spécifique de budgétisation orientée sur les résultats.

À Vienne, l’analyse du budget sous le prisme du genre passe par une série de questions :
• Qui sont les bénéficiaires des prestations de service et produits ? Quantification par genre, par âge, nationalité, revenus…
• À qui bénéficient actuellement les différentes dépenses et prestations de services ou produits, et qui peut y recourir et les utiliser en premier lieu ?
• Comment peut-on adapter les produits et prestations de service afin qu’ils correspondent mieux aux objectifs de la politique de l’arrondissement, pour permettre aux groupes cibles définis à l’origine de mieux en profiter et de mieux les utiliser ?

Les données, le nerf de la guerre

Aujourd’hui, une plateforme en ligne permet de voir pour chaque type de données lié à la ville, les différences d’usages entre hommes et femmes. Ces indicateurs révèlent des inégalités parfois invisibles, et les rendent disponibles aux yeux de tous. Le second défi a consisté à construire les lignes directrices du budget genré, puis de former les managers, enfin les équipes, pour qu’elles s’emparent de la problématique. C’est ensuite qu’est venue la définition des objectifs, rendus possibles à déterminer grâce à l’appropriation des données, des unités de mesure travaillées en amont.

Une cinquantaine de projets sensibles à la question du genre ont été développés dans la capitale

« Un gros réseau d’experts s’est peu à peu construit au sein de l’administration, auquel peuvent recourir les services pour les aider à choisir les bons indicateurs et définir les objectifs. Tout ce monde se réunit trois fois par an pour échanger ses points de vue et faire évoluer la démarche », ajoute Michaela Schatz. Les données, c’est clairement le nerf de la guerre pour mener des actions concrètes et mesurables, estime l’élue.

 Pour aller plus loin

« La budgétisation sensible au genre » - Guide pratique publié par le Centre Hubertine Auclair
« Enjeux du gender budgeting en France » - Note de la direction générale du Trésor - novembre 2019
« Prendre en compte l’égalité entre les femmes et les hommes dans les études d’impact ». - Note méthodologique de la DGCS du ministère des affaires sociales - Septembre 2014

Pour que les jeunes filles se sentent en confiance

Aujourd’hui, une cinquantaine de projets sensibles à la question du genre ont été développés dans la capitale, pour l’aménagement de nouveaux quartiers, ou encore une réflexion sur la fréquentation des parcs. Lorsque le nouveau parc Rudolf-Bedna a été aménagé, la ville a pris en compte une donnée précise : le fait que les filles de plus de 10 ans désertaient les parcs. Le site a donc été aménagé de telle sorte qu’elles aient envie de s’y rendre : une vaste étendue verte centrale, un terrain de volley, des îlots pour se rassembler, des hamacs, des toilettes, pas de bosquet ni de grille, aucun obstacle visuel susceptible de créer un sentiment d’insécurité.

Toujours : faire évoluer les états d’esprit, par l’action et la communication

Et pour que les jeunes filles se sentent en confiance, des infrastructures destinées à attirer toutes les générations ont été installées, depuis les jeux pour jeunes enfants jusqu’aux bancs placés au soleil et à l’ombre pour les seniors. Tous ces changements, comme les simples pictogrammes dans les bus, qui mettent en avant soit des femmes soit des hommes accompagnés d’enfants pour les places qui leur sont réservées, sont mis en avant par la municipalité au moyen de communiqués de presse. L’idée, toujours : faire évoluer les états d’esprit, par l’action et la communication.

La méthode suédoise des 3R/4R

Dans le cadre du projet d’égalité femmes-hommes à l’échelon municipal, quarante-quatre municipalités suédoises ont recours à un outil qui vise à analyser une action mise en place par une collectivité au prisme du genre, selon quatre étapes successives, les « 4R » :
Représentation : la première étape consiste à déterminer la part de femmes et d’hommes parmi les parties prenantes impliquées dans une action. Qui sont les décisionnaires et ceux qui mettent en œuvre les activités ? Administrations, associations et entreprises sont recensées, ainsi que le groupe-cible bénéficiaire, dans une perspective de genre ;
Ressources : cette seconde étape vise à répondre à la question de la distribution des ressources en termes de genre : ressources financières ; ressources spatiales (accès aux équipements sportifs, salles municipales…) ; ressources temporelles (durée des prises de parole en public, arbitrages relatifs aux horaires de réunion…) ; ressources informationnelles (accès aux informations) ; ressources en ressources humaines (nombre d’équivalents temps plein affectés à la conduite du projet, formations proposées aux personnes chargées de mettre en œuvre l’action) ;
Realia ou « finalité qualitative » : un travail d’analyse qualitatif des deux points précédents. Autrement dit, les deux premières étapes consistent à réunir des informations quantitatives, qui seront analysées lors de cette troisième étape pour comprendre pourquoi les choses sont ainsi (où sont les points sensibles, comment y remédier) ;
Réalisation : la dernière phase permet de définir de nouveaux objectifs et/ou d’adapter l’action considérée, ou une politique à venir, en fonction des résultats des trois étapes précédentes.

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