Adieu l’euro, bonjour les monnaies locales !

Séverine Cattiaux

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Adieu l’euro, bonjour les monnaies locales !

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© Isabelle Miquelestorena

Elles s’appellent eusko, luciole, abeille, mesure, galléco, sol-violette, sonantes… et elles entendent relocaliser l’économie, créer du lien social, en finir avec la spéculation. Ambitieux programme.
On ne compte qu’une vingtaine de monnaies locales en France et autant au stade de projet très avancé. En effet, le phénomène des monnaies complémentaires locales est en train de décoller. Plusieurs facteurs à cela : la défiance grandissante vis-à-vis de l’euro et le ras-le-bol de la spéculation notamment.Pour la première fois, les monnaies locales complémentaires ont été reconnues dans la loi de l’ESS du 31 juillet 2014. Enfin, les outils sont prêts. Olivier Truche, militant associatif et formateur pour la coopérative ÉcoSol, l’assure : « Nous avons créé la coopérative EcoSol pour proposer des outils spécifiques aux porteurs de projets de monnaie locale. Nous sommes en train de réunir les différentes briques pour apporter des solutions viables aux différents projets : billets-coupons, système d’échange par Internet, par carte, paiement sans contact, téléphonie, etc. »

Déjà 2 550 utilisateurs d’euskos

Pour la première fois aussi en France, une monnaie complémentaire locale décolle à vitesse grand V : l’eusko. Née il y a à peine deux ans au Pays basque, l’eusko est déjà numéro 1 en France en termes de « masse monétaire ».Plusieurs motivations chez les militants de l’eusko : certains souhaitent soutenir l’économie locale ou se prononcent pour la réduction des émissions de gaz à effet de serre, d’autres visent à défendre la culture et la langue basques. En janvier 2013, 550 commerçants, entreprises et associations et 2 000 particuliers étaient déjà adhérents, pour un total de 343 000 euskos en circulation (un euro = un eusko). Un bon début, d’autant qu’il faut avoir en tête qu’une monnaie locale circule quatre fois plus de vite que l’euro.
Née il y a à peine deux ans au Pays basque, l’eusko est déjà numéro 1 en France en termes de « masse monétaire ».
À titre de comparaison, en Allemagne, la star de la monnaie locale est le chiemgauer. 645 000 chiemgauer étaient en circulation en 2012, contre 50 000 en 2005. Ils sont 590 commerçants et 237 associations à accepter cette monnaie. Dans le cas allemand, 70 % des paiements sont effectués électroniquement, par carte. Le paiement par carte sera bientôt possible avec l’eusko.

Doper le dynamisme local, et rien que lui

Acheter en euskos – ou en toute autre monnaie locale – pour le plaisir d’utiliser une monnaie alternative n’irait pas bien loin. Trois règles du jeu, instaurées par les partisans de l’eusko, vont faire grossir le rang de ses adhérents, changer la donne en profondeur et doper le dynamisme local, et rien que lui.
La grande partie des euros transformés en euskos est placée dans une banque éthique et échappe au circuit classique des banques qui spéculent.
Primo : 3 % des euros récupérés vont dans la poche d’associations (par don). Secondo : la grande partie des euros transformés en euskos est placée à la banque éthique La Nef, échappant au circuit classique des banques qui spéculent avec les placements d’argent. Tertio : la cagnotte est fléchée pour soutenir (sous forme de prêts) des projets d’économie responsable, solidaire, éthique et locale.Soulignons qu’à Toulouse, les euros du sol-violette peuvent être transformés, par l’intermédiaire du Crédit municipal, en microcrédit à destination des personnes en situation d’exclusion financière.

Beaucoup à inventer

La plupart des collectivités soutiennent les projets de monnaie locale au moins dans leur développement initial, au niveau logistique, par des subventions (financement de l’animation, du démarchage des commerçants, par exemple). « Toulouse a apporté 130 000 euros au sol-violette, indique Olivier Truche. À Grenoble, les collectivités ont suivi au début, puis ont lâché le projet, mal engagé certes. Mais leur départ a tout fait capoter. »Les promoteurs de l’eusko attendent des collectivités qu’elles acceptent la monnaie complémentaire dans les piscines, les transports communs, la restauration scolaire, etc. « C’est bien prévu, mais pas encore en place ! » reconnaît Dante Edme-Sanjurjo, coprésident de l’association Euskal moneta.
La plupart des collectivités soutiennent les projets de monnaie locale, au moins dans leur développement initial.
Cependant, il y a des problèmes administratifs et techniques : les trésoriers publics sont encore réticents, malgré la loi de juin dernier. « À Toulouse, on attend aussi l’aval de Bercy… c’est une question de temps », assure Olivier Truche. Pascal Bolo, adjoint aux finances à Nantes, est plus pessimiste : « Les services municipaux nantais ne pourront pas être payés en sonantes. »À part ça, les collectivités ont probablement encore beaucoup à inventer pour injecter de la monnaie locale dans les circuits. Celles qui cherchent, par exemple, à encourager des activités de bénévolat en perte de vitesse ou à élargir la participation citoyenne pourraient récompenser les habitants en monnaie locale…TÉMOIGNAGESPascal Bolo« Sonantes est directement liée à la crise financière de 2008 »"C’est à la suite de la crise financière de 2008 que nous avons réactivé cette idée d’une monnaie locale complémentaire, parce qu’on faisait l’analyse, partagée avec des scientifiques, que l’euro, plutôt que de faciliter les échanges, finissait par peser sur eux. Le fait que 95 % des échanges monétaires actuels soient de nature spéculative et que seulement 5 % soient en rapport avec la production de biens et de services nous a conduits à nous poser cette question : que peut-on faire à la fois symboliquement et de façon opérationnelle ?"Pascal Bolo, adjoint aux finances à Nantes.Daniele Demoustier

« Considérer ce qu’une monnaie locale peut apporter, non seulement à l’économie locale, mais aussi à la population… »

« L’exemple de sol-violette à Toulouse est intéressant. D’une part, il y a des coupons-billets, la monnaie est matérialisée. D’autre part, la mairie de Toulouse (l’ancienne en tout cas) joue le jeu de la monnaie solidarité, en donnant des « sols » aux publics précaires. Elle les incite ainsi à fréquenter les boutiques de commerce équitable, de produits locaux et/ou bio, etc. Il faut inciter ceux qui n’y vont pas spontanément. Le rôle d’une collectivité doit être de considérer ce qu’une monnaie locale peut apporter, non seulement à l’économie locale, mais aussi à la population… »

Danièle Demoustier, enseignant-chercheur en ESS.

Jean-Philippe Magnen« Il faut des monnaies complémentaires locales régionales »«Nous sommes en train de finaliser un rapport pour l’État sur les monnaies locales […]. L’une de nos préconisations est d’encourager la mise en place des plates-formes de monnaie complémentaire locale au niveau régional. C’est à cette échelle que l’on peut créer de vrais systèmes intégrés. La région Rhône-Alpes a déjà un projet de monnaie locale, de même que la région Midi-Pyrénées. Il faut aussi que les collectivités locales intègrent les monnaies locales dans leurs projets politiques.»Jean-Philippe Magnen, vice-président du conseil régional des Pays de la Loire. 

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