Comment réussir son débarquement en tant que chargé de mission mal intentionné, par Axel Foley

Thomas Eisinger

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Comment réussir son débarquement en tant que chargé de mission mal intentionné, par Axel Foley

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© SeanPavonePhoto

Rien de mieux que les vieux classiques hollywoodiens pour nous renvoyer en pleine figure nos errements managériaux. Ce mois-ci, c’est le mémorable Axel Foley qui nous apprend comment des chargés de missions bien intentionnés, ou pas, peuvent bouleverser une organisation. Action !

Article publié le 9 février 2015

La récente sortie du nouvel opus de François Dupuy ((Dupuy François, La faillite de la pensée managériale, Seuil, 2015.)) est l’occasion, entre autres, d’une virulente critique de la multiplication des chefs de projets et autres chargés de missions transversales. Sans accabler outre mesure les acteurs (souvent de bonne volonté) et en tenant compte de la complexité du système (où la remise en cause, même partielle, d’un système hiérarchique présentant tout de même certaines garanties n’est jamais aisée), il est évident que l’arrivée de ces agents pas comme les autres peut parfois s’apparenter à celle d’un gros chien dans le proverbial jeu de quilles.

Je vais parler à mes supérieurs, qui vont parler à leurs supérieurs, qui parleront à d’autres personnes et, comme ça, ça va s’arranger sans problème.

C’est d’autant plus vrai quand la personne en question n’est pas animée par le seul intérêt général, mais davantage par des considérations toutes personnelles : configuration particulièrement rare, nous le concédons, mais suffisamment intéressante pour être ici évoquée.

Eddie Murphy en chargé de mission mal intentionné...

La meilleure description qu'il m’ait été donné de voir de ce débarquement d’un chargé de mission mal intentionné n’est pas tout fraîche, elle a même près de trois décennies. C’est la fameuse scène dite de « Ronde comme une c... ! » du Flic de Beverly Hills 2, réalisé par feu Tony Scott en 1987 et avec, dans le rôle éponyme, un Eddie Murphy au sommet de son art.

Nous vous retranscrivons ici cette scène, avec quelques légères modifications nécessaires à la « territorialisation » du propos : la construction de la maison devient la préparation d’une délibération-cadre, les propriétaires sont logiquement des élus, le contremaître se transforme, lui, en un directeur, et ainsi de suite. Nous nous sommes aussi permis d’ajouter quelques commentaires via les notes, afin d’identifier clairement une méthode en dix temps. L’objectif n’est pas ici de fournir un guide clé en main à certains tristes sires, mais bien au contraire de proposer un certain nombre d’alertes aux honnêtes gens.

Naturellement, ces propos rapportés presque fidèlement, au langage parfois peu soutenu, ne sauraient nous engager puisqu’ils ne sont que rapportés, CQFD. Magnéto Serge !

DIALOGUE
[Dans une salle de réunion d’une direction opérationnelle, l’équipe présente relit une dernière fois un projet de délibération devant arrêter un dispositif phare de la nouvelle équipe municipale…]
AF ((Axel Foley, notre héros.)) - [En aparté avec l’agent se situant à l’entrée de la pièce] Excusez-moi, l’élu délégué ((Étape 1 : bien vérifier qu’il n’y a personne avec une légitimité supérieure à la sienne (par essence déjà difficile à apprécier) dans la salle.)), est-ce qu’il est là ?
A ((Un agent de la direction opérationnelle concernée.))  - Non, il n’est pas là. Il est sur le terrain pendant une huitaine de jours pendant qu’on se casse le cul…
AF  - Et le directeur alors ?
A  - Là.
AF  - Que tout le monde s’arrête Messieurs ! ((Étape 2 : demander brutalement aux gens de s’arrêter et monopoliser la parole ; « shock and awe » comme disent les Américains.)) Arrêtez, merci. Arrêtez tout. Ne faites plus rien, s’il vous plaît. Je suis Axel Foley, nouveau chargé de mission à la direction générale/au cabinet/au groupe. Je vous en prie, stoppez les machines. Je voudrais voir le directeur. S’il vous plaît, stop ! Vous, arrêtez de taper sur ce clavier, arrêtez de taper sur ce clavier. Maintenant, dites-moi où est le directeur, je veux voir le directeur !
D ((Le directeur de la direction en question.)) - Le directeur, c’est moi.
AF - C’est vous le directeur ?
D - Ouais.
AF - Bon, je veux voir la lettre de mission, s’il vous plaît. Faites-la voir, parce que je crois que vous avez fait un merdier pas possible ici. Où est la lettre de mission s’il vous plaît ?
D - Quoi ?
AF - Je suis Axel Foley, nouveau chargé de mission à la direction générale/au cabinet/au groupe. Comment, on ne vous a pas annoncé ma visite ? Ils ne vous ont rien dit ? ! ? ! ((Étape 3 : mettre le caractère impromptu de son arrivée (et donc l’impossibilité pour son interlocuteur de s’y être préparé)) sur le dos d’une erreur extérieure, que ce soit le secrétariat de la direction générale ou du cabinet, dont on sait qu’il est périlleux de se plaindre ultérieurement, ou encore mieux de personnes non identifiées.) Apportez cette conne de lettre de mission ! Stop, stoppez tout, je vous dis, vous êtes sourds ? [On lui apporte la lettre de mission] Ho ho ho, minute, une seconde, mais elle est fausse, elle est fausse. Ça, c’est l’ancienne stratégie, c’est la vieille stratégie.
D - La vieille ?
AF - Oui, c’est la vieille stratégie, ça.
D - Vous déconnez ? !
AF - Vous n’êtes pas venu à la réunion avec les élus avant qu’ils ne repartent sur le terrain ?
D - Non.
AF - Cette réunion importante ((Étape 4 : culpabiliser un interlocuteur dans la mauvaise priorisation de ses choix de réunions, car il sait lui-même qu’il ne peut pas assister à tout et qu’il est impossible de savoir en amont si une réunion sera importante (dans son contenu ou ses arbitrages) ou non.)), vous n’étiez pas présent ?
D - Non !
AF - Et bien, c’est là qu’ils ont changé la stratégie, les élus avant de repartir sur le terrain. Ils ont changé la stratégie. La stratégie a été bousculée. Ils ne veulent plus qu’il y ait de référence aux dispositifs nationaux ou à la précédente équipe. Vous, vous, stoppez tout !
D - Stoppez tout !
AF - Vous avez tout saboté ce projet de délib’, il ne ressemble plus à rien, il faut tout changer.
D - Sans référence, cette délib’ va être « ronde comme une c... » ((Autrement dit, elle tournera en rond. Nous n’avons pas eu le cœur ici de toucher à la formulation finement ciselée de la version originale.)) !
AF - Et bien quoi, vous êtes évaluateur de politiques publiques ((Étape 5 : renvoyer son interlocuteur dans un champ de compétences qui n’est pas le sien.)) ? S’ils veulent bosser avec une c..., laissez-les bosser avec une c.... C’est des élus… ((Étape 6 : critiquer la pertinence ou la logique des choix faits par les élus et/ou les supérieurs hiérarchiques, cela permet de fraterniser (un peu) avec son interlocuteur en se positionnant de son côté.)) S’ils veulent une délib’ qui tourne en rond, laissez-la-leur. C’est leur pognon ((Étape 7 : bien insister sur le fait qu’il ne s’agit pas d’argent public mais bien d’argent à la disposition des décideurs pour une ventilation à leur bon vouloir, d’où l’absence de valeur des éléments qui pourraient être apportés par son interlocuteur.)), moi je m’en cogne. Et les gars, stop ! Écoutez, écoutez, écoutez, merde. Je vais essayer d’arranger ce foutoir. Je vais parler à mes supérieurs, qui vont parler à leurs supérieurs, qui parleront à d’autres personnes et, comme ça, ça va s’arranger sans problème. ((Étape 8 : se positionner dans un canal de remontée de l’information, le plus complexe et le plus vague possible, à la sortie duquel une solution va mécaniquement être trouvée.))
D - J’ai fait ce qu’on m’a dit moi.
AF - Ok, vous avez fait ce qu’il fallait. Mais le mec qui a fait ça, c’est un sale con hein ((Étape 9 : à des critiques timides sur des personnes ciblées, préférer des critiques plus musclées (quitte à tomber dans la vulgarité) sur des personnes non ciblées ; en l’espèce « le gars qui a fait ça… », formule dont on se délectera du caractère doublement flou.)).
D - Plein le cul !
AF - On travaille plus, tout le monde s’arrête. Vous avez votre aprèm’, c’est comme à Noël. Laissez-moi faire. Je crois qu’on peut applaudir toute l’équipe, toute l’équipe mérite qu’on l’applaudisse, vous avez fait un travail formidable… à part que la délib’ est pleine de références à supprimer, mais bon, ça, ça fait rien ((Étape 10 : valoriser le travail fait jusqu’à présent… mais pas trop quand même.)). Vous pouvez retourner dans vos bureaux.
D - Bon, bien merci. Vous allez arranger tout ce merdier alors ?
AF - Y a pas de lézard mec. Rentrez tranquillement…

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