Comment sera notre prochain ministre de la culture ?

La Rédaction

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Il ne manque pas de culot, ce Jean-Gabriel Carasso, inlassable militant culturel  connu notamment par son engagement  le domaine de l'éducation artistique et culturelle. Son film documentaire sur Philippe Avron que j'avais vu à Avignon cet été  m'avait beaucoup touché, il devrait être montré dans tous les lycées ! Cette fois-ci, il n'hésite pas à  publier, aux Editions de l'Attribut : « Quand je serai ministre de la culture ...». Quelle impertinence !

Au premier abord, c'est une farce assez drôle, sous forme de discours ou d'interventions imaginaires, une fois nommé notre nouveau ministre. C'est amusant de reconnaitre nombre de connaissances personnelles dans la quinzaine de nominations qu'il effectue auprès de ses copains pour constituer son cabinet ou dans les distinctions honorifiques qu'il attribue (zut j'y suis pas ! et pas d'espoir non plus pour la direction d'un centre national, il les réserve, à l'exception d'un, à des moins de 35 ans !)

On y trouve bien sûr quelques piques à  l'encontre de l'action de « son » prédécesseur (notre actuel ministre donc), en revenant par exemple sur la polémique créée par le slogan « culture pour chacun »,  sur l'enseignement obligatoire de l'histoire des arts, sur l'utilisation des statistiques, sur la loi Hadopi (il prône à l'endroit du numérique les notions de démocratisation, de liberté et de création) et sur les nominations (il prévoit un processus plus démocratique pour la nomination du directeur du festival d'Avignon et des structures dépendant du ministère).

Mais mine de rien, derrière la farce, il en passe des messages ! Qu'on en juge :

Il est créé un ministère associant à la culture la jeunesse et l'éducation durable,  placé auprès du Premier Ministre afin de travailler dans une dimension interministérielle (conventions culturelles interministérielles, désignation dans chaque ministère d'un correspondant « culture et jeunesse », actions pluriannuelles transversales). Le ministre crée un visa artistique et culturel pour les artistes étrangers se produisant en France (allusion aux difficultés actuelles de nombre d'entre eux), il envisage des « années  culturelles franco-africaines » et une Commission internationale des arts et des francophonies. Sans oublier un service civique culturel.

Partout on retrouve son obsession bienvenue pour l'éducation artistique et culturelle. Il trouve ainsi l'occasion de concrétiser un projet pour lequel il a milité concrètement (mais en vain), à savoir un Centre international de recherches, de créations et de formations en direction de l'enfance situé au centre de Paris au Théâtre du Rond-Point.  On trouve des propositions pour faire évoluer l'audiovisuel public, notamment en direction de l'enfance et de la jeunesse. Le programme Patrimoines et créations permettra d'associer des équipes artistiques à des lieux du passé afin de leur donner une image rénovée et vivante, mais aussi  de développer l'éducation aux patrimoines via l'adoption d'un monument ou d'un site par des classes  de collégiens.

Il profite du lancement d'un programme d'éducation à l'art et par l'art déjà très élaboré (par exemple  l'éducation par l'image, qui fait l'objet d'un chapitre particulier) pour rappeler qu'en matière d'éducation artistique et culturelle, le savoir est moins pertinent que « la connaissance, un savoir transformé en expérience de vie » pour reprendre une expression de Jean-Claude Carrière.

C'est aussi pour Jean-Gabriel Carasso le moyen de revenir sur la manière dont il différencie « l'art » (une activité humaine « verticale », que l'on ne cesse d'approfondir pour l'élever) et « la culture » (une attitude, un rapport à la pensée et notamment aux oeuvres, qui permet de se situer dans le monde des idées et des symboles) s'inscrivant en ce qui la concerne dans une dimension horizontale.

Plutôt qu'une politique qui se contente de favoriser la création et d'organiser la diffusion des oeuvres, ce qui est revendiqué ici est une politique « d'infusion artistique » dans les territoires et les populations (grâce notamment à des Chartes triennales de coopération artistique territoriale entre l'Etat et les collectivités). Le ministre a d'ailleurs prévu, avec son cabinet, de faire un tour de France des initiatives artistiques et culturelles en régions (en mobilisant FR3 !). Souhaitant associer le regard artistique sur les choix du ministère et des collectivités, il suggère auprès d'eux  la création de Conseils artistiques, et met en place avec les Régions qui le souhaitent des Fonds régionaux d'initiative culturelle (qui ressemblent furieusement au FIACRE créé par la Région Rhône-Alpes !).

Un séminaire annuel des fonctionnaires du ministère est l'occasion pour lui d'aborder les couples diversité/relativisme (la diversité n'est pas le relativisme) ; subvention/responsabilité (référence à la Charte des missions de service public de Catherine Trautmann) ; dispositifs/dispositions (les dispositions de chacun à se saisir des dispositifs), ou encore contrôle/évaluation (l'évaluation qui cherche à caractériser et approcher la valeur des projets, qui privilégie donc  le processus au mesurable).

Il revient aussi sur le débat récurrent : démocratisation / démocratie culturelle (l'idéal de cette démocratie devant s'entendre comme conséquence du processus de démocratisation par la culture) ; mais aussi sur « les droits culturels », c'est-à-dire  le droit de chacun à se référer aux éléments symboliques de son choix, et sur la diversité des cultures. Mais ces notions de droit et de diversité culturelle sont  toutes relatives car s'agit-il vraiment d'un choix, d'une liberté authentique, se demande Jean-Gabriel Carasso avec raison, quand autant de personnes se retrouvent assignées à des choix imposés par d'autres (liés à son origine, son territoire, sa communauté, la télévision, la culture Mainstream ) ?  L'enjeu est dorénavant de trouver comment concrètement on s'y prend pour organiser le dialogue, la confrontation, les passerelles  entre les cultures. Allusion à ceux qui ne parle du pourquoi sans jamais vouloir rentrer dans le comment...

Toute la vie et l'engagement de l'auteur se retrouvent dans ce livre : son humour, ses fidélités, ses idéaux et surtout sa volonté incessante de débattre et de convaincre !

Allez, laissez-moi rêver quelques semaines encore, je veux croire en un tel ministre (lui ou un du même acabit !), capable de comprendre cette période d'immenses mutations que nous vivons, de s'inspirer des politiques et des combats culturels passés pour imaginer des pistes de travail, tant en termes d'action que de gouvernance, pour ce 21ème siècle qui crise déjà.

François Deschamps

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