Comment vit-on le changement politique ? Épisode 3 : Direction Grenoble

Séverine Cattiaux

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Comment vit-on le changement politique ? Épisode 3 : Direction Grenoble

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© Stéphane Masclaux

Exit la majorité PS en place depuis trois mandats à Grenoble, le nouveau maire est écologiste et la « sobriété » est son dada. Révolution verte ou… évolution pragmatique dans les services ?

Sur les six cadres de la nouvelle direction de la ville de Grenoble, il y a trois nouvelles têtes : la DGA ressources humaines (Pascale Fréry), la DGA « ville émancipatrice » (Aline Depernet) et le DGS. « La volonté a aussi été de féminiser l’équipe de direction » précise Maud Tavel, nouvelle maire adjointe aux personnels. Elle a mis entre-parenthèses sa carrière de fonctionnaire territoriale, pour se consacrer pleinement à son mandat.

Quant au DGS, François Langlois, c’est son retour à la ville. Il y fut déjà DGS de 1995 et 2001. Il conduisit alors la remunicipalisation de l’eau à Grenoble, « dans un contexte politique, administratif et juridique très compliqué ». Outre cette expérience qui devrait être utile aux projets de la nouvelle équipe (elle s’est engagée à créer un service public de l’énergie d’agglomération et une régie intercommunale de l’eau), François Langlois a été choisi, selon lui, pour ses « fondamentaux personnels et politiques et la manière dont [il est] perçu par les agents : quelqu’un d’efficace, d’exigeant mais aussi de plutôt convivial, agréable ».

De gauche à vert : rien ne bouge ?

Isabelle Chesneau, directrice de la relation citoyenne, se fait l’écho d’une réflexion vraisemblablement partagée par un certain nombre d’agents : « passer de gauche à vert, le changement politique est faible. C’est moins traumatisant pour les équipes qu’une alternance gauche/droite ». Il n’en demeure pas moins que certains agents ont dû faire le « deuil » de projets qu’ils portaient de longue date : chantiers dans l’urbanisme, abandon du « Parler bambin » dans le secteur de la petite enfance.

Changement politique oblige, les fonctionnaires proches de l’ancien maire sont partis, ont été remerciés ou ont été évincés des postes clés. « Mais pas de personnes poussées à la porte, garantit le DGS. Un DGA est parti, une autre est partie moins vite, un autre est parti encore moins vite… Cela s’est fait proprement en respectant les personnes, leurs statuts ».

Des services, comme la direction de la relation citoyenne, ont vu leurs actions renforcées par la nouvelle donne politique.

Maud Tavel renchérit « La ville de Grenoble a gardé les DGA avec qui le courant passait bien, et qu’on sentait porteurs des orientations que nous avions en direction des services ».

Paul Bron, élu de l’ex-majorité, aujourd’hui dans l’opposition, apporte quelques nuances : « la mise à l’écart de l’ancienne directrice à la Culture n’a pas d’explication qui tienne, de même que celle de l’ancienne directrice de la SEM d’aménagement de la ville, au profit d’une nomination surprenante d’un ami du maire, qui a 60 ans… ».

Inversement, des services ont vu leurs actions renforcées par la nouvelle donne politique. Tel est le cas pour la direction de la relation citoyenne. Sa directrice en est d’ailleurs ravie : « Il y a correspondance complète entre ce que le service préparait et le programme de la nouvelle équipe : faciliter l’accès aux services en ligne, l’attention à la proximité… »

Fonctionner… avec des élus inexpérimentés

Particularité de la nouvelle équipe municipale : compter à son bord de nombreux novices. L’une des premières missions confiées à François Langlois dès son arrivée, le 2 mai 2014, fut de les former aux rouages de l’administration. Le DGS a tout passé en revue avec ces nouveaux élus : « qu’est-ce que la relation entre un cabinet et les services ? Comment les adjoints se positionnent-ils par rapport aux services, au directeur, au chef des service, aux simples agents ? Comment on peut mettre en œuvre les politiques nouvelles… »

Et même : « comment s’assurer de la loyauté de certains agents qui ont été recrutés par les prédécesseurs parfois sur des critères qui n’étaient pas forcément le professionnalisme ».

Si les nouveaux élus ont beaucoup appris, ils ont aussi livré leur rapport d’étonnement, douloureux parfois à encaisser pour certains agents, moins pour d’autres. Isabelle Chesneau, directrice de la relation citoyenne fait partie du deuxième groupe : « Il a fallu leur expliquer ce qu’on était en train de faire ».

« On est obligés de réexpliquer, d’accompagner, et de réinterroger sur le pourquoi on fait les choses comme cela. »

« J’ai trouvé intéressant cet exercice, parce qu’on est obligés de réexpliquer, d’accompagner, et de réinterroger sur le pourquoi on fait les choses comme cela… Je trouve cela très sain pour la démocratie et pour les deniers publics ». D’anciennes pratiques ont été revues et corrigées. Les subventions aux associations ont été réduites et les critères revisités… Un chantier « Cultures » a été lancé.

Des petites choses ont été remises à plat. La ville de Grenoble avait ainsi coutume d’offrir, aux nouveaux mariés, une petite coupelle d’une artiste locale, (coût 9 000 euros à l’année). Elle offrira désormais des places, en lien avec les activités culturelles ou sportives de la ville.

Autre son de cloche que celui de Paul Bron : « plus d’un an après l’arrivée de l’équipe d’Éric Piolle, certains services sont dans l’attente, sans directives claires. La faute à l’inexpérience des élus, mais aussi au parachutage de certains sur des thématiques, au manque de « cadres » dans cette équipe et aussi au parti pris de faire participer les habitants sur tout, avant de prendre des décisions ».

Transferts et mutualisations de services…
Deux opérations sont également venues ces derniers mois secouer l’organigramme de la ville de Grenoble : le transfert de services vers la métropole (au 1er janvier 2015) et la mutualisation de services avec cette même métropole. Soit environ 200 agents concernés pour le moment, dont une quarantaine de cadres. Des services et des directions entières ont été transférés : « la direction logement habitat foncier », « la direction des projets urbains », « le service déplacement et accessibilité », « les droits de voirie », « le pôle climat environnement énergie », « le développement économique ». Sont en outre désormais mutualisés avec la Métropole, les services « sécurité prévention », « contrôle de gestion », « documentation », « archives », « reprographie », et prochainement « informatique » et « relations internationales ».
« L’idée est de dire : nous avons développé un certain nombre de compétences à Grenoble, qui sont intéressantes pour toutes les communes, dont on propose de mettre en commun des services… » explique Maud Tavel. Le but est aussi de partager les coûts de ces services. « Nous avons à mener une chasse forcenée des doublons entre la ville/métropole » déclare le DGS.

Management « participatif » ?

À propos de participation, la municipalité entend-elle l’insuffler à tous les étages des services, à l’image de sa politique de démocratie locale en direction des habitants ? Si oui, elle y va plutôt en douceur. La nouvelle municipalité a, certes, organisé, dès son arrivée, une « conférence sociale ».

Ce travail a produit des résultats concrets. Ainsi, des critères d’avancement de carrière « purement ville de Grenoble » ont été supprimés. « On pourra désormais faire le saut de la catégorie B à A (dans la limite des postes disponibles), sans avoir tenu de postes d’encadrement au préalable, mais à partir du moment où on a développé une expertise » déclare Maud Tavel. Des plans de formation en management, et en communication « descendante et ascendante » vont démarrer pour les agents et les cadres… Nouvelle façon originale d’impliquer les agents, la ville les invite à se former lors d’une demi-matinée en juin, à la construction budget. Les habitants y ont eu également droit…

Des critères d’avancement de carrière « purement ville de Grenoble » ont été supprimés.

Toutefois, « avec les agents, le mode participatif est plus compliqué, il faut être vigilant quand on est employeur à la manière de prendre en compte les organisations syndicales » indique l’adjointe au personnel. Les services semblent toutefois avoir toute la latitude pour mener le dialogue avec les agents : « c’est de la responsabilité de la direction générale et des chefs de service et des managers de travailler avec leurs équipes sur des projets de services » soutient Maud Tavel.

Autre évolution importante depuis quelques mois : les directeurs et chefs de service sont dorénavant responsables de la gestion d’enveloppes qui leur sont allouées. « L’objectif de chacun est de tenir dans l’enveloppe de leur budget antérieur, avec une obligation de résultat… » dixit le DGS… Leur levier ? « Jouer sur les remplacements et le renouvellement de départs éventuels, différer le remplacement de certains ».

Les chefs de service sont accompagnés dans leur nouvelle tâche par les responsables de la DRH, lors d’une revue mensuelle, « pour les aider à tenir ces objectifs ». Sur les trois premiers mois de l’année, le dépassement du service scolaire (lié à l’augmentation des effectifs scolaires) a été neutralisé par les efforts des autres départements… « Économie, économie, c’est le maître mot à la ville de Grenoble » résume Hervé Souplet, cadre et syndicaliste à la CGT.

Réductions budgétaires… tous azimuts

Outre le changement de logiciel politique à Grenoble, la réduction drastique des dotations de l’État de 5,02 millions d’euros pour le budget 2015 est venue renforcer la nécessité de réduire le train de vie de la collectivité, et ce, tous azimuts. La direction a été resserrée, passant de huit à six cadres. « Les DGA se partagent à deux une seule assistante » souligne le DGS.

Les renforts aux services (vacataires, prestations) sont supprimés. « On ne fera plus appel à des prestataires extérieurs pour le ramassage des feuilles à l’automne » cite en exemple le DGS. L’activité réintègre les services des espaces verts. « La volonté de faire du service public avec de l’emploi public est affichée » se réjouit plutôt Hervé Souplet. « Mais la conséquence est que les habitants se plaignent d’un manque de propreté dans certains quartiers et que les services ont une surcharge de travail et en ont marre » affirme Paul Bron.

De nombreuses réflexions sont également en cours pour « rationaliser » les services d’exploitation et les services de relations avec les publics. « Nous sommes en train de travailler avec l’ensemble des réseaux des bibliothèques sur les prestations qu’elles offrent aujourd’hui, si elles correspondent bien au besoin du public » illustre Maud Tavel. Une analyse identique est menée à la direction des sports où s’opère l’examen des horaires d’accueil dans les structures. Les changements de planning ont parfois un peu de mal à passer. Pour manifester son mécontentement, la police municipale s’est mise en grève, le 6 juin dernier, le jour de « La Journée de tuiles », grand événement festif dont la nouvelle équipe est à l’initiative.

Avec plus de 3 000 ETP titulaires, la masse salariale de Grenoble a été maintenue pour l’exercice en cours.

Autre gisement d’économies dans le viseur : le patrimoine immobilier de la ville « qui coûte très cher et qu’il faut qu’on rationalise et optimise » de l’avis du DGS. Avec plus de 3 000 ETP pour des agents titulaires, auxquels il faut ajouter un millier d’agents animateurs périscolaires, la masse salariale de Grenoble a été maintenue pour l’exercice en cours. Dans les années à venir, faute de pouvoir recruter, « le levier mobilité, de 7 % seulement aujourd’hui, devra jouer à plein régime ». L’élue aux personnels y tient. La direction RH a été réorganisée. Objectifs : lutter contre l’absentéisme, poursuivre les actions de lutte contre les RPS, dynamiser les carrières, anticiper l’usure et le vieillissement de la pyramide des âges…

Le CCAS rejoint la ville

Outre d’importants transferts et mutualisation de services vers la métropole (voir encadré), un gros travail en interne est réalisé avec la mutualisation des services « ressources » entre le CCAS et la ville. Le CCAS compte aujourd’hui un millier d’agents permanents et environ 500 vacataires. Ce travail de rapprochement avait commencé, lors le mandat précédent, avec la fusion des centres d’action sociale et des antennes mairie… Le mouvement s’amplifie. « Les liens sont très étroits et des politiques se chevauchent » observe le DGS. En effet, Grenoble mène des actions en matière de politique de la ville, de santé, en direction des personnes âgées, qui croisent celles du CCAS. Signe fort : le directeur du CCAS est devenu également DGA du département « ville solidaire et citoyenne » de la ville.

Ce remue-ménage dans les services semble avoir été plutôt bien préparé, les agents plutôt bien accompagnés. Une certaine désorientation dans les services et à la direction du CCAS aurait toutefois été constatée. Comment pourrait-il être autrement ? Maud Tavel ne cache pas la difficulté de tenir informés tous les services, sur des sites très éclatés, sur les nombreux changements en cours. Mais elle y travaille : « et 2016 devrait être plus calme » assure-t-elle. Le pire est à venir considère Hervé Souplet. « La politique d’austérité de l’État, et les différents volets de la réforme territoriale vont continuer à affaiblir la démocratie de proximité, en réduisant les moyens consacrés au service public ».

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