Des comportements toujours plus conformes

Julien Damon

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Nous agissons sous le regard des autres. Avec des ajustements dans nos manières de faire, au bureau, en couple, à l’école, dans le quartier. Cette donnée fondamentale, celle de la « capillarité sociale » de nos existences, pose de redoutables défis aux organisations et aux politiques publiques.

L’économiste Éric Maurin traite avec vigueur d’un sujet sociologique classique : l’adaptation de nos comportements les uns aux autres. Dans les sillons de Gabriel Tarde et d’Émile Durkheim, mais avec recours aux leçons de l’économie expérimentale. Il s’ensuit bien des surprises et conclusions utiles pour la compréhension de notre monde et pour l’adaptation, difficile, des politiques publiques.

Du conformisme bureaucratique à l’individualisme conforme

Moins prescrits, nos modes de vie n’en demeurent pas moins calés sur ceux des autres. L’individu contemporain, sommé d’être davantage autonome, n’est plus enserré dans les mailles de la tradition intangible et des grandes organisations figées. Pour Éric Maurin, nous n’avons jamais été aussi libres, mais nous devons nous fixer des contraintes afin de nous ajuster les uns aux autres en fonction de nos réseaux d’appartenance et de dépendance (famille, amis, collègues, voisins). Résultat : la conformité semble de mise.

L’exemple le plus savoureux est celui des vacances. Même dégagés des responsabilités parentales, les ménages s’arrangent très souvent, alors qu’ils n’y ont aucun intérêt (tarifs plus élevés), à partir en congés pendant les vacances scolaires. Pourquoi ? Parce que si l’individu contemporain est plus affranchi des obligations sociales, il craint toujours l’isolement.

Émancipées des normes collectives, les personnes paraissent parfois confinées dans des comportements attendus. Il en va ainsi notamment de l’influence des pairs dans la carrière et les relations scolaires. Des réseaux de camaraderie, où l’école est dépréciée, ont une influence néfaste. Symétriquement, arriver à rendre l’école positive aux yeux d’un jeune que les autres imitent, peut retourner des tendances négatives. Au travail, quand l’activité fonctionne en paire, l’émulation prévaut toujours.

Les comportements des uns sont toujours sensibles à ceux des autres. Et, généralement, dans le sens le plus productif. Certes il demeure de la prescription, mais c’est d’abord le jeu des entraînements et des ajustements mutuels qui conduit aux changements de comportement.

Des politiques bousculées par la réalité

Pour les pratiques éducatives comme pour le management et les politiques publiques, des « effets boule de neige » peuvent être puissants, lorsque les influences réciproques et les impulsions vertueuses sont repérées. Rien d’aisé à cela, pour le principal de collège, pour le dirigeant d’entreprise ou pour le législateur. Toute intervention ciblée sur une population dérive ou déteint sur d’autres populations. Et les conséquences en cascade sont, a priori, difficiles à imaginer. Tout comme il est difficile, a posteriori, de les évaluer. Mais c’est bien là la réalité.

Ce petit livre à exemples souvent détonants rappelle essentiellement que nous vivons dans des sociétés qui ne sont composées ni de renards solitaires rusés, ni de gnous grégaires hébétés. Ni atomes détachés des autres, ni purs suiveurs aveugles de lois de l’imitation. Au-delà de ses propres développements, l’analyse rappelle aussi que les comparaisons et les frustrations, comme la pauvreté et les inégalités, ne peuvent être que relatives. Un texte qui sait mêler, comme on le dirait pour un urbanisme bien pensé, accessibilité et densité.

Extraits
« Aujourd’hui, chacun est mis en demeure de trouver sa voie et le conformisme est souvent ce qui reste pour ne pas se retrouver plus isolé encore. »
« Dans un monde où les individus n’ont plus de grandes attaches communes, les groupes de pairs prennent partout une importance décisive, à l’école, dans les entreprises, ou les quartiers. »
« Peut-être la réduction des inégalités entre enfants au primaire ou au collège passe-t-elle par des compositions de classe mieux pensées, mêlant des élèves initialement inégaux, mais unis par des liens d’amitié. »

Éric Maurin, La fabrique du conformisme, Seuil, « la République des idées », 2015, 115 pages, 11,80 €.

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