Développement durable : jamais sans la culture

Séverine Cattiaux

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Développement durable : jamais sans la culture

SCENETHEATRE

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Dans cet entretien, Gilles Berhault, président du Comité 21 exprime l'idée que le développement durable est dans une impasse. Pour en sortir, nous n’avons d’autres solutions que de nous ouvrir à la Culture de tous, à toutes les strates de la société.

Vous écrivez que le développement durable est une démarche humaniste qui a perdu son humanité… De quoi surprendre votre lecteur : n’êtes-vous pas en effet le président du Comité 21 ?

"Je ne conteste évidemment pas les outils, les méthodes du développement durable, mais il y a une vraie dimension humaniste et émotionnelle dans cette affaire qui est importante, qu’il ne faut pas perdre, et qui est le point de départ du développement durable. Nous nous trouvons dans un monde en changement très rapide, avec le numérique, la mondialisation… Cette transformation-là a aujourd’hui besoin d’une boussole qui est le développement durable, mais sans oublier sa dimension humaniste, généreuse pour reconsidérer en profondeur la société. Voilà, c’est ce que j’essaye de raconter dans mon livre. Il y a vraiment de très belles choses qui se font à travers les outils de développement durable, mais le développement durable n’est pas à l’échelle de ce qu’il faudrait faire, au regard du climat, des évolutions en cours. Si on veut que ce soit à la hauteur, il faut revoir notre imaginaire, repenser ce qui fait le vivre ensemble dans la société, et à partir de quoi se déploient toutes les dimensions humaines, humanistes de notre société…"

Qu’est-ce qui vous fait dire que la culture est essentielle pour changer la société ?

"J’ai la certitude que la culture est ce qui caractérise l’humain. En outre, c’est mon premier métier. J’étais comédien. Donc, ce que j’affirme, ce n’est pas complètement par hasard. Mais ces dernières années, j’ai senti encore davantage le besoin de ramener les questions de culture, de création, d’innovation, d’invention dans le développement durable. C’est d’autant plus vrai quand on a été impliqué, comme moi, dans le sommet de Rio 2012. Quand on constate qu’on est 194 pays à essayer de se mettre d’accord, à imaginer comment on peut travailler ensemble, et comment c’est difficile…On se rend alors bien compte que la question à se poser avant toute autre, est : « Est-ce que la société est capable de partager des projets, donc de partager une culture ? ». Le développement de l’humanité passe par l’enrichissement culturel."

Expliquez-nous le lien (le titre de votre livre) entre la culture et la fin de la possession… ?

"Nous sommes obligés de rompre avec une économie compulsive, de possession. On a besoin de rompre avec cette économie parce qu’elle n’est pas viable. Bientôt 9 milliards d’individus : on ne peut pas continuer à fonder l’économie sur le fait d’acheter des objets, d’accumuler des choses… Ce n’est pas viable sur un plan environnemental. Notre modèle économique est aussi très discutable. Or, pouvoir rompre avec cette structure de l’économie, passer d’une économie de la possession à une économie d’usage demande aussi un vrai développement culturel."

Passer d’une économie de la possession à une économie d’usage demande aussi un vrai développement culturel…

"Je pense toutefois que les nouvelles générations sont beaucoup moins dans cette logique de possession. Les plus jeunes considèrent qu’on peut vivre très bien sans être propriétaire d’une voiture. Ce n’est pas l’objet ordinateur qui les intéresse, mais l’usage… On voit bien par exemple l’évolution du coworking. Il y a des vraies différences générationnelles vis-à-vis de ces notions d’usage et de possession. Et donc la thèse que je défends est celle de dire : si on veut sortir de ce modèle-là, il faut inventer un nouvel imaginaire, il faut revoir les choses profondément, et cela passe par l’éducation uniquement. Car cela ne se décrète pas…"

Oui, mais alors comment inciter les gens à s’ouvrir à la culture ?

"Par la pédagogie, c’est aussi pour cela que j’ai écrit ce livre, pour montrer qu’il y a une réinvention possible, qui est favorable à la fois à l’économie, aux conditions de vie et à l’environnement. Les certitudes qu’on avait à la fin du XXe siècle, ne peuvent plus être celles qui sont à la base de l’organisation du travail, le modèle économique du XXIe siècle. Il faut aussi convaincre les gens que ce n’est pas seulement une contrainte, mais une opportunité que d’inventer un nouveau modèle économique, une nouvelle façon de travailler, si toutefois on n’a pas peur fondamentalement du changement… Cette transformation peut être tout à fait agréable à vivre… Quand il y a des transformations sociales comme aujourd’hui : soit on les subit – et c’est plus ou moins désagréable, plutôt moins… – soit on y participe ! Et on vit à une époque, où chacun peut, à son niveau, participer à l’évolution de la société…"

Pensez-vous que votre discours peut être entendu par les précaires ?

"Je ne veux pas tenir un discours « bobo ». Je suis convaincu que chaque humain a sa fonction dans notre société, même les fonctions qui paraissent les moins valorisantes sont respectables. En revanche, je crois que, dans chaque fonction, il faut trouver des espaces pour que les humains puissent s’exprimer. Parce que lorsque l’on s’exprime, on se sent exister, capable d’échanger avec les autres… Par ailleurs, si on conçoit l’économie dans une logique d’usage (dans le logement, les voitures, etc.), cela ira, de facto, dans le sens d’une société du partage, et on pourra alors lutter contre la précarité. Après, est-ce que mon message s’adresse aussi aux personnes en difficultés ? Bien sûr, car je crois fondamentalement que l’élévation du niveau culturel est extrêmement favorable pour sortir les gens de la précarité.

Oui, la sortie de la précarité passe aussi par un progrès culturel.

Trouver du travail, dans un monde de communication, demande un certain niveau culturel. On ne peut plus trouver du travail, si on n’est pas dans une compréhension culturelle du monde. Oui, la sortie de la précarité passe aussi par un progrès culturel."

Vous mettez les artistes à l’honneur… Quelle place faites-vous aux historiens, sociologues, scientifiques, philosophes, etc. ?

"Évidemment, tous ces gens-là sont indispensables ! Mais même eux, s’ils ne sont pas capables de faire preuve d’imagination, de créer, d’inventer, de faire des pas de côtés, et bien, ils ont forcément du mal à se mettre au service de la société… Ce que je veux dire, c’est qu’une société qui n’est pas capable de s’inventer, qui reste dans une trajectoire, prédéfinie, ne pourra pas continuer à se développer. En ces temps de crise, c’est la culture qui souffre, on réduit les subventions de toutes les associations… Je pense qu’on a un vrai problème… Cela me fait penser à la phrase de Francis Blanche qui reste très actuelle : « Il faut apprendre à penser le changement, pour ne pas avoir à changer le pansement »… Évidemment, quand on est élu dans un conseil général, ou cadre territorial, on est obligé d’avoir une vision à court terme, et le réflexe est de réduire la voilure dans ce que l’on croit le moins prioritaire… À tort, car c’est maintenant qu’il faut investir dans la Culture, l’Éducation, et qu’il faut avoir une ambition pour un développement culturel de la société."

Vous consacrez tout un chapitre à l’école…

"Oui, c’est là que cela se joue. On a besoin de faire très attention au niveau de l’école… Une chercheuse américaine dit qu’il faudrait reprendre à l’école l’éducation aux Arts et aux Humanités. Cela peut paraître un luxe absolu dans une période un peu difficile… Pas tant que cela, l’école doit permettre aux enfants de développer des capacités à s’exprimer, vivre… à prendre place pleinement dans la société, et pas seulement à travailler comme une bête de somme… Travailler, ce n’est pas occuper une fonction que n’importe qui d’autre pourrait occuper de la même façon. Cela était vrai pour le vieux modèle industriel du XIXe siècle, cela ne devrait plus être le cas."

TÉMOIGNAGE
« La Culture : clé de voûte du développement durable ? »
Une question me vient : culturellement, par nos activités de création, que serons-nous en capacité de transmettre aux générations futures, pour leur permettre à leur tour de développer leur propre activité de création ?
La culture : un emploi permanent ?
Prenons un exemple : faut-il maintenir les maisons d’opéra et l’art lyrique ? Ce principe a été remis en cause, dans les années quatre-vingts sous le ministère de Jack Lang. Toutes les structures développant de l’emploi artistique permanent assurant des activités reposant sur la transmission du répertoire lyrique et chorégraphique étaient souvent perçues comme représentant un frein à la création. Il valait mieux s’engager dans un dispositif d’emplois plus souples en privilégiant l’utilisation d’équipe artistique reposant sur l’intermittence et mobiliser plus fortement les moyens pour favoriser ainsi la création… Plusieurs de ces structures sont devenues de simples lieux de diffusion, sans équipe artistique permanente, ce qui renforce le risque de variables d’ajustement dans l’offre culturelle lors de difficultés financières, ce qui est le cas actuellement.
Opposer patrimoine et création : un non-sens
En termes de développement durable des activités culturelles, il faut revoir le paradigme, car l’écosystème est fragile et la crise de l’intermittence en est une illustration. Dans le spectacle vivant, la transmission du patrimoine ou la reprise de créations contemporaines nécessitent des équipes artistiques en capacité d’aborder ce type de répertoire tout en développant des activités de créations. Le principe d’opposer patrimoine et création n’a pas de sens, ils sont complémentaires et nécessaires à l’écosystème culturel. La présence d’équipe artistique permanente sur un territoire est un véritable enjeu qui contribue et renforce la vie culturelle, qui crée un climat propice à une vie artistique plus large, qui favorise les échanges entre praticiens amateurs et artistes professionnels, qui renforce le lien social entre le public et les artistes sur un territoire. Avignon en est une belle illustration, où la culture est prégnante à tous les niveaux et ne peut être considérée comme une variable d’ajustement du fait du lien social qu’elle représente.
Le véritable enjeu de la culture en tant que contributrice au développement durable est l’utilisation que l’on en fait et pas seulement les moyens que l’on y alloue. Mais la préservation de la diversité culturelle est un élément indispensable au développement durable social, économique ou culturel d’un territoire. Il faut donc préserver cet équilibre, même s’il a un coût. Dans un contexte économique contraint, c’est très complexe. Avignon est complètement concernée par cet enjeu, c’est la seule ville de France de moins de 100 000 habitants qui possède encore un opéra avec une saison lyrique, mais également un ensemble de structures et de manifestations de dimension nationale et internationale. On pourrait tout aussi bien se résigner et dire : l’opéra, c’est dépassé. Or, on sait bien que la création de demain se nourrit aussi des œuvres contemporaines d’aujourd’hui et de son patrimoine.

Michel Galvane
Directeur de la Culture à Avignon

TÉMOIGNAGE
« Un travail de longue haleine »
La culture est très certainement au cœur du développement durable au travers du plan Grandir avec la Culture, qui touche, en Loire-Atlantique, plus de 100 000 jeunes, du primaire au lycée et prioritairement bien entendu les collégiens, (avec l’Éducation nationale et le ministère de la Culture). Le département favorise le développement de l’intelligence citoyenne, la construction de citoyens plus à même de comprendre l’intérêt et la nécessité d’un développement respectueux de l’environnement, au regard des urgences qui se font jour. C’est un travail de longue haleine que conduisent nombre de collectivités. Le département y contribue aussi plus directement au travers de l’intervention d’artistes plasticiens, chorégraphes ou musiciens, lors de l’organisation de programmations culturelles sur les sites patrimoniaux, dont il est propriétaire : le château médiéval de Clisson et celui Renaissance de Châteaubriant et le Domaine de la Garenne Lemot (demeure italianisante du XIXe siècle, dédiée à la nature et aux arts). La direction de l’environnement qui est à l’initiative de balades culturelles, liant pratiques artistiques et nature, participe à l’éclosion d’une perception plus sensible de la richesse et de la fragilité de l’environnement. On le voit, les passerelles fonctionnent dans les deux sens.
Philippe Mille
Directeur de la culture au conseil général Loire-Atlantique

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