Donnons de la voix à la mémoire collective et aux traditions populaires vivantes

La Rédaction

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Alors que venaient de se terminer les Journées Oralité et musées dans l'agglomération d'Angers, Paysalp organisait cette semaine en Haute-Savoie des rencontres analogues sur le thème  Patrimoine immatériel et nouvelles technologies.

Comment valoriser intelligemment les différentes formes de patrimoines (environnemental, économique, industriel, artistique, historique, culturel, touristique...) d'un territoire, en adoptant une démarche :
- d'authenticité des contenus ;
- de respect des paysages et de l'environnement ;
- de participation active de la population locale ;
- de modernité dans les outils mis en oeuvre.

Michel Colleu (OPCI) a d'abord rappelé l'intérêt pour un territoire de s'approprier la  convention de l'Unesco sur le patrimoine culturel immatériel (ratifiée par 151 pays) dans le but de bâtir une politique régionale sur le sujet. La définition qui est donné du patrimoine immatériel  (Chap I-art2) est importante pour deux raisons : si les langues sont un outil de transmission du patrimoine, ce n'est pas le point central, ce sont aussi les pratiques, les représentations, les expressions, les connaissances et le savoir-faire... en tout cas un patrimoine collectif qui n'est pas figé, qui évolue. Et puis, si ce patrimoine est de nature à donner un sentiment d'identité aux autochtones, on peut aussi  arriver dans un pays et devenir l'un des représentants culturels de celui-ci.

Le mouvement culturel breton a par exemple porté auprès de l'Unesco le fest-noz (rassemblement festif basé sur la pratique collective des danses traditionnelles de Bretagne soutenues par des chants et des musiques instrumentales), expression d'une pratique vivante et en perpétuel renouvellement (l'exact contraire d'un patrimoine figé), de répertoires de danses, avec plusieurs centaines de variantes, et des milliers d'air.

Le fest-noz se caractérise par une grande convivialité entre chanteurs, musiciens et danseurs, une très importante mixité sociale et intergénérationnelle et une ouverture aux autres. Il est au centre d'un intense bouillonnement d'expériences musicales et a généré une véritable économie culturelle.  Un collectif d'associations coordonné par Dastum a réussi, après une vaste réflexion collective et diverses actions d'appel au soutien des habitants et des pouvoirs publics (collectivités et Etat), à le faire inscrire en 2012 sur la liste représentative du patrimoine culturel immatériel de l'humanité.  A titre des conséquences de cette inscription, un programme de sauvegarde, un observatoire du fest-noz, ou encore la création le 23 octobre dernier, avec le Conseil régional, de Bretagne Culture Diversité, organisateur avec Dastum les 14 et 15 décembre dernier des deuxièmes rencontres internationales du patrimoine culturel immatériel ,

Yann Leborgne, chercheur et chargé de mission à l'OPCI, est intervenu sur l'influence d'une enquête sur la vie sociale locale, à partir de la collecte de la mémoire d'ouvriers de Trélazé, commune de l'agglomération d'Angers au passé industriel très important, dont l'histoire a été forgée par le patrimoine ardoisier. À partir des années 1960, la crise a frappé de plein fouet les deux pôles industriels de la ville : licenciement massifs aux ardoisières et fermeture de la manufacture d'allumettes, alors première au niveau national en termes de production. Fermée depuis 32 ans, rachetée par un bailleur social, sa destruction totale a été empêché par un groupe d'artistes en résidence dans le site. Cette enquête ethno-géographique a permis de montrer aux élus de la ville ce que représentait cette Manufacture dont la Ville voulait au-départ se débarrasser. Un artiste, Eric Divay, a été retenu pour développer un projet « d'allumettes-totem » le long d'une voie nouvelle qui relie le quartier d'habitat social du « Grand Bellevue » à la Manufacture.
Les Journées du patrimoine furent l'occasion de montrer les oeuvres  collectives réalisées par les partenaires et de faire le point sur un an de projet. C'est plus de 3 000 personnes sur deux jours qui ont visité sur un  week-end le site de la Manufacture (exceptionnellement ouvert au public), la population s'inscrivant ainsi dans une sorte de « renouvellement » de l'identité de la ville. Ces journées inclurent une conférence de Paul Smith, spécialiste de l'histoire des Manufactures, le travail mené par le GREP, et une exposition photo sur les Allumettes, réalisés par les trois artistes (JJ Pigeon, Philippe Contré, JM Lettelier) qui résident depuis plusieurs années sur le site.

La communauté de communes du Pays de la Chataigneraie (Vendée) a réalisé un travail de collectage afin de sauvegarder, mettre en valeur et transmettre le dariolage, une technique de chant de labour ancestral (du 13 ème siècle...jusqu'à l'arrivée du tracteur) qui permettait de guider autrefois les attelages de boeufs en Vendée. De là est né le festival « Sol en voix » dédié aux pratiques vocales (du local à l'universel), qui associe des chorales, des élèves de l'Institut musical de la Vendée, des groupes professionnels : des polyphonies corses au slam, en passant par les chants sacrés (Ad Limina) et le vocal trip box ( OMMM ), ainsi que des créations autour des chants de labour, dont le dariolage ( Les têtes de chien ).

Les perspectives qu'apportent les nouvelles technologies

Le service de la mensuration officielle de Genève (on dirait chez nous le service du cadastre !) prépare actuellement, à partir d'une base de données,  un site internet wikipedia participatif sur la toponymie, notamment le nom de ses rues ( leur signification, leur étymologie, leur évolution), avec des contributeurs officiels et externes. On ne sait encore si l'outil  s'étendra à une photothèque associée et à l'apport de témoignages de gens qui parleraient de ce qu'ils ont vécu dans ces rues.
L'Union départementale Patrimoine des Pays de l'Ain (PPA) fait de son côté découvrir aux scolaires l'histoire de leur commune au travers des noms de lieux

A Cluny, le projet Gunzo permet de réaliser une reconstitution virtuelle d'un patrimoine pour combler la frustration des visiteurs qui découvrent un vide à l'emplacement de la grande Eglise. Les archives départementales de Saône-et-Loire mettent parb ailleurs en ligne les grands plans aquarellés (dits «plans-terriers») numérisés. Ils ont été géolocalisés et «superposés» à d'autres documents cartographiques plus récents : cadastre napoléonien, cartes du XIXe et XXe siècles, photographies aériennes... Là encore, on pourrait imaginer qu'à partir de la base, on puisse voir comment on intègre des témoignages..

En Italie du nord, le BREL est un institut qui promeut, coordonne et encourage les diverses activités de recherche ethnographique et linguistique sous l'égide de la Région autonome du Val d'Aoste.

Aujourd'hui, la base de données du Département de la Haute-Savoie regroupant les collectages de Jean-Marc Jacquier (pour l'instant un millier d'extraits sonores mettant en valeur chansons, contes, musiques ou encore témoignages sur les façons de vivre ou les savoir-faire agricoles ou artisanaux)  a rejoint le réseau RADdo, réseau des archives et de documentation de l'oralité, créé en 2004 et géré par une communauté de chercheurs sous l'égide d'un laboratoire d'informatique de l'Université de Nantes (Lina/iRéalité), les outils étant adaptés et développés par le centre de documentation Ethnodoc. RADdo rassemble aujourd'hui près de 200 000 fiches (photos, témoignages, chansons, vidéos, locutions de parlers populaires, objets) provenant de diverses régions de France, mais aussi d'autres pays.

Selon les droits attachés à ces archives, leur aperçu (image, extrait) peut être restreint et possible seulement sur place dans les centres de documentation. Tout peut en effet être rendu public avec l'autorisation des personnes enregistrées en fonction de la loi du 3 juillet 1985, mais ce n'est pas rétroactif (ce qui n'empêche pas de rechercher les auteurs).

Ethnodoc  réalise des aussi des outils numériques innovants d'animation du patrimoine culturel immatériel lié au réseau :
-un outil multimédia utilisant les codes-barres 2D ; on peut prendre parmi d'autres l'exemple de la Ville de Saint-Jean-de-Monts (Vendée) en collaboration avec l'association Arexcpo. A l'aide de son smartphone, les cryptogrammes des QR Code apposés sur des panneaux d'affichage permettent de se connecter, in situ, immédiatement et gratuitement à un site web mobile ciblé deux sites (voir les panoramiques) ;
- des musées numériques (exemple du musée de Blain )
- des applications géolocalisées (exemple de la partie "Regards d'avant" sur l'appli Vendée Vélo.

D'autres bases de données ont été présentées : celle de Paysalp, Mémoire alpine (plus de 6 000 documents) qui a reçu 80 000 visites sur deux ans (50 000 visiteurs différents, 700 000 pages consultées). Pour la constituer, Paysalp  a lancé le projet "Don de Mémoire", un  travail de collecte participatif de la mémoire des habitants des 20 communes adhérentes  à Paysalp, dont les 11 de la communauté de communes CC4R  (avec qui existe une convention d'objectifs). Grâce à un autre projet Interreg, Paysalp avec l'aide de Multicom a créé pour la visite de « Croq'Alp /la maison du goût », une baguette interactive (contenant une puce RFID) confiée au visiteur et programmée à l'accueil selon ses spécificités (visite courte ou longue, nationalité, âge) déclenche d'un geste  sur les bornes un accès personnalisé à l'information et à la connaissance, ainsi qu'un jeu (Quizz) donnant droit à une dégustation à l'issue de la visite.

Il faut bien entendu que ces nouvelles technologies, qui permettent de faciliter l'accès au plus grand nombre, restent des outils au service de la motivation première, qui consiste à collecter, faire connaitre, partager et transmettre le savoir des gens d'un pays, leur culture et  leurs habitudes, en ayant à l'esprit que la création d'aujourd'hui est, me semble-t-il, un bon vecteur, sinon le meilleur, de communication du patrimoine culturel immatériel.

François Deschamps

A lire : Etat des lieux des acteurs du patrimoine culturel immatériel français - Rapport de fin de recherche de Léna Le Roux et Marion Rochard, Chargées de recherche - CRBC pour le Ministère de la Culture - Mai 2012.

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