Éditorial - Drogue, sortons du déni

Nicolas Braemer

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Éditorial - Drogue, sortons du déni

Police worker holding hemp in plastic bag near arrested drug dealer on color background

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Il faudra bien qu’un jour on affronte les questions liées à la consommation et au trafic de drogue autrement qu’avec les éternelles réponses répressives qui n’ont d’avantage (pour certains) que leur inefficacité.

« La drogue c’est de la merde » : une fois abandonnés cette posture moralisatrice et le déni de ses conséquences, les avantages individuels et collectifs d’une vision réaliste de la dépénalisation et/ou de la légalisation sautent aux yeux. Je ne suis pas partisan de la différenciation entre drogues dures et douces, parce qu’il me semble que l’usage est plus important que le produit. On pourrait également discuter à n’en plus finir du produit auquel il convient de s’attaquer. Pour éviter les crispations et avancer avec toutes celles et ceux qui veulent bouger, une mesure intermédiaire et significative pourrait être de dépénaliser l’usage de toutes les drogues et de légaliser la vente du cannabis en usage récréatif. Je comprends que cette dernière proposition puisse choquer, mais c’est la seule manière de s’attaquer aux trafics.

Le poids du trafic de drogue était estimé par l’INSEE à 2,7 milliards d'euros en 2018

Alors en quelques mots, pourquoi cette légalisation est devenue un impératif ?

Parce qu’il nous faut reconnaître que le combat de la prohibition est perdu. Les milliards engloutis dans la lutte contre les trafics n’y font rien : nous n’arrivons pas à venir à bout des réseaux mafieux, pas plus qu’à l’économie parallèle qu’ils alimentent, pas plus d’ailleurs que nous ne réduisons la consommation. Il nous faut accepter cette réalité.

Parce que le cout des drogues est une donnée essentielle. Le poids du trafic de drogue était estimé par l’Insee à 2,7 milliards d'euros en 2018 (0,1% du PIB). En 2015, l’Observatoire français des drogues et des toxicomanies publiait une étude sur le coût social en lien avec les drogues illicites en France, mesurant à la fois le coût externe (valeur des vies humaines perdues, perte de qualité de vie, pertes de production des entreprises et des administrations…) et le coût pour les finances publiques (la différence entre les dépenses de prévention, répression et soins et les recettes des taxes sur l’alcool et le tabac ainsi que les économies de dépenses en lien avec les retraites non versées). L’OFDT estime ce coût à 8,8 milliards d’euros (et pour garder le sens des réalités et des proportions, celui de l’alcool et du tabac à 120 milliards chacun). En termes comptables donc, pas besoin de faire un dessin sur les bénéfices que nous tirerions de l’utilisation de l’argent économisé pour la prévention, de la redistribution des moyens de la polices et de la justice, un meilleur soin des malades…

Nous gagnerions à investir davantage d’argent et d’énergie à une vraie politique de prévention et de prise en charge de toutes les conduites addictives

Pour des raisons de santé publique ensuite. Malgré la prohibition, selon l’OFDT toujours, 23% des jeunes en France ont déjà eu une expérience de la consommation de cannabis à 16 ans. Mais 49% des enfants de 13 ans ont déjà consommé de l’alcool, et 34 % des jeunes de 16 ans ont eu une « alcoolisations ponctuelle importante » au cours du mois précédent. Enfin, 12% des jeunes de 16 ans ont un usage quotidien du tabac. Ce tableau statistique (forcément partiel) montre bien ce que nous gagnerions à investir davantage d’argent et d’énergie à une vraie politique de prévention et de prise en charge de toutes les conduites addictives.

Enfin, et peut être surtout, parce la prohibition va de pair avec l’abandon des quartiers. Parce qu’on n’a pas voulu faire ce qu’il fallait pour sortir leurs habitants de la crise économique et sociale dans laquelle ils sont plongés depuis des décennies, on y a laissé se développer tous les trafics et utilisé l’économie parallèle qu’ils génèrent pour acheter la paix sociale et éviter l’explosion. Cette hypocrisie généralisée fait évidemment des victimes parmi les plus faibles, enfants, jeunes et femmes en tête. Il est plus que temps d’y mettre fin.

Alors rendons service aux habitantes et habitants des quartiers populaires, aux usagers, aux travailleurs sociaux, aux policiers, aux magistrats et à toute la société française, sortons du déni et sortons de la prohibition.

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