Éducation Artistique et Culturelle : une éducation à l’art et par l’art

Christelle Schweitzer

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Éducation Artistique et Culturelle : une éducation à l’art et par l’art

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Une classe de CM2 qui joue en orchestre, une pièce de théâtre montée par des élèves dans la salle polyvalente, une compagnie de danseurs qui répète à la bibliothèque ? Vous êtes sûrement face à de l’« Éducation artistique et culturelle » !

Article publié le 17 décembre 2020

La démocratisation de la culture a depuis plusieurs décennies essaimé des actions dans les établissements scolaires. D’abord à l’initiative de militants, comme René Nicoly dans les années cinquante avec les Jeunesses musicales de France, les centres nationaux dramatiques et le Théâtre des jeunes années à Lyon en 1981, elle se structure au fil du temps sous l’impulsion de l’État et des collectivités.

Expériences sensibles

L’intervention d’artistes dans les écoles porte aujourd’hui le prometteur nom d’« Éducation artistique et culturelle ». Une charte, signée en 2016 par les – alors – ministres de l’Éducation nationale et de la culture Najat Vallaud-Belkacem et Audrey Azoulay, dessine les contours de ce qui deviendra en peu de temps une référence nationale.

L’EAC y est définie comme une éducation à l’art et par l’art. Trois piliers y sont détaillés : elle devra associer « la fréquentation des œuvres, la rencontre avec les artistes, la pratique artistique et l’acquisition de connaissances ». Dans les écoles, ces idiomes se traduisent en orchestres à l’école, chorales, résidences d’artistes, classes à horaires aménagés, présence de musiciens intervenants, spectacles jeune public, ateliers d’écriture, etc. L’élève va apprendre à jouer d’un instrument, chanter, danser, fréquenter des artistes ou des compagnies, participer à des créations, monter sur scène, aller voir une pièce chorégraphique, visiter un musée, tourner un film, et toute expérience sensible.

Lire aussi : Les clés de la réussite de l'éducation artistique et culturelle

L’EAC s’ancre dans le paysage

Mais l’EAC peut aussi être un outil des apprentissages de « fondamentaux » comme le français, les mathématiques (vous comprendrez les guillemets, car, comme la notion d’« essentiel » bien d’actualité, la notion de « fondamental » est subjective). De plus en plus d’enseignants se saisissent d’un projet artistique pour y développer des notions de programmes : un projet pictural pour aborder des notions géométriques, une pièce de théâtre pour s’initier à une langue… L’immersion dans l’art contribue également à résoudre des difficultés relationnelles dans le groupe, à valoriser un enfant en difficultés scolaires, à évoquer un patrimoine issu d’une culture étrangère… C’est notamment pour cela que l’Éducation nationale encourage ce type de dispositifs, sans toutefois réussir aisément à s’adapter à la présence artistique dans ses classes.

En 2019, 3 élèves sur 4 ont participé à au moins une action d’EAC au cours de leur année scolaire

Souvent, l’organisation de l’EAC n’est possible que si un.e inspecteur.trice, un.e enseignant.e sont convaincu.e.s et forces de proposition/persuasion. Néanmoins l’EAC s’ancre dans le paysage, puisqu’une étude conjointe aux deux ministères établit qu’en 2019, 3 élèves sur 4 participent à au moins une action d’EAC au cours de leur année scolaire et plus de 8 écoles et 9 collèges sur 10 ont un partenariat avec une structure culturelle.

Notons la tradition de la présence artistique et culturelle dans l’enseignement agricole, appelée Éducation socioculturelle, depuis de très longues années, pour des raisons militantes et une conception liée à l’animation du territoire.

Les explications d’un engouement public
Pourquoi un tel engouement des forces publiques, me direz-vous ? Sans doute pour les mêmes raisons que celles qui incitent à une politique culturelle généraliste : cette réponse appartient à chaque collectivité. La problématique de la plupart des dispositifs culturels généralistes, à savoir : toucher, élargir et garder le public, appelle une stratégie de long terme. L’EAC apporte une réponse idoine, puisqu’à l’école le public est « captif ». C’est l’endroit où tous les enfants sont, pendant au moins 15 ans, et où la proposition culturelle peut les toucher au-delà des barrières sociales, des inégalités d’accès, des préjugés familiaux. C’est l’endroit par excellence où ils vont pouvoir vivre l’expérience artistique en collectif, la partager, la discuter, la renouveler.

Une compétence culturelle partagée

La charte fondatrice affirme le partenariat État/collectivités, par « un engagement mutuel [… des] communauté éducative et monde culturel, secteur associatif et société civile, État et collectivités territoriales ». Et en effet, tous les échelons de collectivités peuvent se saisir aujourd’hui de l’EAC. Très logiquement, nous retrouvons les communes ou EPCI dans le primaire, les départements dans les collèges et les régions dans les lycées. Mais il n’est pas rare de constater, au nom de la compétence culturelle partagée et de la coopération intersectorielle ou interdisciplinaire, des croisements de financement sur un seul et même projet.

Des budgets sont désormais fléchés vers l’EAC, différents de ceux de l’enseignement artistique et de l’action culturelle

La conception sectorialisée de l’EAC étant récente, les données chiffrées sont encore fragiles. Néanmoins, ceux qui s’intéressent aux budgets culturels des collectivités enquêtent dorénavant régulièrement et fournissent des indicateurs parlants. Tout d’abord, au sein de tous les types de collectivités, des budgets sont maintenant fléchés vers l’EAC et se différencient de ceux de l’enseignement artistique et de l’action culturelle. Dans sa dernière note de conjoncture sur les dépenses culturelles des collectivités et leurs groupements, l’Observatoire des politiques culturelles étudie les dynamiques budgétaires sur la période 2018-2020. Il relève que seuls 10 % des collectivités et EPCI interrogés ne sont pas concernés par l’EAC. À l’inverse, près de 80 % ont l’intention de maintenir ou d’augmenter leur budget dédié, redistribuant peut-être là les budgets signalés en baisse dans le spectacle vivant, l’action culturelle ou le patrimoine.

Le partenariat avec l’État et les DRAC

Les directions régionales des Affaires culturelles affichent chaque année un peu plus leur volonté d’intervenir dans l’EAC. Elles pilotent à l’échelle régionale une multitude de dispositifs, qu’elles partagent avec les collectivités, souvent sous la forme d’appel à projets. Citons quelques-uns de ces dispositifs. Le plan chorale a l’ambition de faire entrer le chant dans tous les établissements secondaires. Par le biais de musiciens intervenants, d’enseignant.e.s d’écoles de musique ou des professeurs d’éducation musicale, le chant choral s’installe comme une pratique artistique facilement accessible.

La présence d’artistes dans l’école et la cohabitation avec les élèves est toujours étonnante à observer

Les résidences d’artistes sont plus complexes dans leur construction. Ce sont à la fois des temps de création pour des compagnies et des temps de partage et d’échange avec les élèves. Elles nécessitent un partenariat de long terme, un budget souvent important, et la bonne cohésion entre Drac, collectivités et compagnies. Mais la présence d’artistes dans l’école et la cohabitation avec les élèves (à la cantine, dans les classes, dans la cour) est toujours étonnante à observer. Elle bouscule les habitudes et interroge les espaces, la temporalité et les relations. Pour mettre en lien artistes, en peine après une année catastrophique, et organisateurs, le ministère a lancé une plateforme, dont l’évaluation restera à faire.

Lire aussi : Que peut apporter l'intercommunalité culturelle ?

L’État aiguillonne

Le ministère est allé plus loin que des appels à projets, en délivrant un label pour certaines communes : le 100 % EAC. Ce label valorise la démarche de communes « qui s’engageront dans la démarche de généralisation d’un parcours structurant et de qualité pour chaque élève, chaque année ». Initiée par Cannes, suivie de Quimper, La Courneuve, Château-Thierry, etc. ce label est apprécié des villes élues. À Carros, dans les Alpes-Maritimes, Léa Galano, coordinatrice du 100 % EAC, raconte avec enthousiasme : « La labellisation a été l’occasion de penser la complémentarité entre des services municipaux comme le centre d’art, départementaux comme le conservatoire, le rectorat et la Drac. Nous avons donné une visibilité et une dynamique nouvelle à l’offre culturelle de Carros. »

L’État intervient là comme une incitation à travailler en coopération

L’État ne verse pas de financement fléché vers l’EAC, mais les équipements sont mieux accompagnés, et certains ont obtenu des labels valorisants et pérennes. « Les outils d’évaluation communs restent à définir, mais le bilan est très positif en seulement une année, notamment en termes de coordination et de cohérence territoriale ». Ainsi l’État intervient là comme une incitation à travailler en coopération, à consolider des liens ténus, et à imaginer de nouvelles transversalités. Il facilite la relation collectivité/Éducation nationale, en les mettant autour de la table pour travailler à la mobilisation de toutes les ressources, formalisée par une convention tripartite : Éducation nationale/Drac/commune.

Le semi-échec du Pass Culture

Autre dispositif, le Pass Culture a été pensé par l’équipe Nyssen comme la prolongation logique de l’EAC : le jeune, désormais éclairé, saura faire ses choix culturels à travers la jungle consumériste et profitera de la somme offerte (500 euros) pour courir au théâtre, s’initier à la musique ou faire ses premiers pas de danse. Les événements publics ou privés peuvent être géolocalisés et les jeunes de 18 ans payent tout ou partie de l’offre avec leur smartphone. De nombreuses collectivités, des zones laboratoires, ont ainsi fait de belles propositions, mais les modalités pratiques, atypiques pour un service public (souplesse de déclaration et de remboursement étonnante, saisie des informations complexe lors du démarrage de l’opération, ciblage d’un public très précis) ont déstabilisé.

Un jeune ne devient pas le jour de ses 18 ans un habitué des symphoniques ou du cinéma d’art et d’essai

Cet ambitieux projet a vite trouvé ses limites. Les financeurs se sont montrés timides, les jeunes ont vu surtout le côté utilitariste ou facile du Pass en achetant leurs manuels scolaires ou de la musique en ligne, et la somme totale n’a été que peu utilisée (150 euros sur les 500 euros offerts).

Mais surtout, un jeune qui n’a eu que des contacts sporadiques avec l’art ne devient pas le jour de ses 18 ans un habitué des symphoniques ou du cinéma d’art et d’essai. L’évaluation du dispositif se poursuit. Il est tombé en pleine crise sanitaire. Il trouvera sans doute sa place comme un élément d’un parcours culturel entamé dès le plus jeune âge et qui se poursuit avec appétence à l’âge adulte.

Une école pour l’EAC
Afin de porter la belle parole de l’EAC au fil des années et des politiques, l’État a ouvert une école, l’Institut national supérieur de l’EAC, à Guingamp, dans les Côtes-d’Armor, destiné à former les enseignants et les artistes autour de l’EAC et de ses problématiques pédagogiques et organisationnelles. L’Inseac devrait compléter un paysage magnifiquement occupé par les centres de formation des musiciens intervenants, précieux outils de distillation de l’art dans les écoles, et par les formations aux diplômes d’État d’artiste-enseignant, qui de plus en plus sensibilisent à l’EAC.

Les partenariats privés

L’EAC n’est pas qu’une affaire publique, et de nombreux acteurs privés ou semi-publics jouent le jeu, comme les associations les Concerts de poche, Orchestres à l’école, les centres nationaux labellisés (chorégraphiques, dramatiques, scènes nationales, etc.), la plupart des festivals. Ils ont les mêmes objectifs altruistes que la sphère publique, et souvent des moyens étonnants, glanés au fil des mécénats et subventions. La diversité fait là la richesse et l’immense force d’action des dispositifs d’EAC.

Petit à petit la notion s’étoffe, et s’ouvre aux autres temps de la vie. Dans l’esprit de l’Éducation populaire, mais avec une forte prégnance de la pratique artistique, l’EAC entre dans les structures de la petite enfance, du périscolaire, du grand âge, dans les entreprises, dans les hôpitaux… Le lien intergénérationnel, interfamilial, avec les ateliers parents/enfants, le lien entre quartiers, avec les personnes handicapées, se crée autour de l’art et de l’émotion commune. Peut-on rêver plus bel objectif ?

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