Education artistique : la loi et l'esprit de la loi

La Rédaction

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Je vous parlerai moins de la loi, à vrai dire, que de la circulaire interministérielle Education / Culture sur le parcours artistique et culturel publiée au BOEN du 9 mai 2013, que j'ai déjà évoqué dans un éditorial précédent.

Cette circulaire est parue avant même le vote de la loi d'orientation et de programmation pour la refondation de l'école de la République, qui pour le moment n'a été voté qu'en première lecture le 19 mars à l'Assemblée nationale  (sa discussion reprendra au Sénat à partir du 21 mai). Pour la première fois et l'on ne peut que s'en féliciter, la loi intègre dans le code de l'Education un article 6 sur « le parcours artistique et culturel » (article 6).

Un projet de circulaire, précisant les principes et les modalités de mise en oeuvre de ces parcours  dans le temps scolaire et hors temps scolaire, a été soumis pour avis, notamment, aux syndicats enseignants. Hormis s'agissant de l'UNSA et du SGEN, les réactions virulentes du SNES-FSU, du SNFOLC et du SNALC FGAF (1), qu'il faut lire sur internet, font preuve d'une vision manichéenne de la décentralisation comme de la réforme des enseignements et des activités périscolaires.  Ils défendent notamment la suprématie, dans l'école, des éléments programmatiques (arts plastiques, éducation musicale, danse via l'EPS et Histoire des arts), et tout en se disant ouverts à la transversalité, renvoient l'éducation artistique et culturelle dans les autres domaines "non programmatiques" (le théâtre ou le cinéma par exemple) à l'aléatoire des goûts et des projets locaux...

Ces syndicats ont bel et bien obtenu des modifications significatives dans la rédaction finale de cette circulaire, qui méritent d'être analysées.

Concernant la démarche de projet, il ne s'agit plus de la « privilégier » (le terme est supprimé), les enseignants et équipes éducatives « pourront » y avoir recours,dans le cadre des enseignements et des actions éducatives. Désormais, ce seront les équipes pédagogiques  (dans la version initiale les établissements avaient « toute latitude » en la matière) qui « pourront » proposer différentes formes de regroupements horaires, (le FSU trouvait problématique l'idée « d'annualisation » des horaires de cours et donc des services pour mettre en place les parcours d'EAC ). L'annexe de la circulaire est modifiée dans un sens moins modélisant, en donnant beaucoup plus de liberté au choix des domaines artistiques et culturels (plus question de trame commune au sein d'un même établissement).


La référence aux « trois étapes complémentaires » constituant l'itinéraire d'éducation artistique et culturelle (école, collège, lycée) disparaît.  Il n'est plus question qu'à son terme, chaque élève ait abordé la plupart des grands domaines des arts et de la culture, mais juste « souhaitable » qu'au moins une fois par cycle, à l'école primaire et au collège (exit le lycée !), l'un des grands domaines des arts et de la culture soit abordé.

Concernant le suivi de chaque élève dans son itinéraire, pour qu'il soit reconnu et pour que les équipes pédagogiques puissent en garantir la cohérence et la continuité, il avait été prévu d'en « conserver la mémoire », l'annexe prévoyant même que « le parcours, qui s'enrichit des actions spécifiques annuelles définies au niveau de l'établissement, figure dans le bulletin du dernier trimestre sous la forme d'un descriptif rapide (objet, partenaires, organisation) ». Il est plus modestement prévu une évaluation à la fin de l'année scolaire des différentes modalités de suivi et des usages de ces outils [document individuel sous forme papier ou électronique, portfolio en ligne].

Ces actions inscrites dans le projet d'école ou d'établissement s'articulent, est-il maintenant précisé, avec les activités «menées par chaque enseignant dans le domaine des arts et de la culture au sein de sa classe, selon « son » projet et dans le respect de « sa »  liberté pédagogique.

Enfin, tandis que l'ancienne version faisait référence à un « rapprochement » entre éducation formelle et éducation non formelle, celui-ci n'apparaît plus dans la version officielle de la circulaire.

Il faudrait encore ajouter le retrait du collectif dans les « expériences personnelles ou collectives » ou la suppression du  « respect des spécificités locales ».

Ainsi cette circulaire a-t-elle été vidée de tout contenu contraignant,  l'essentiel du pouvoir d'initiative et d'appréciation étant restitué au professeur dans sa classe, ses horaires et sa discipline. Quant à la disparition du lycée dans l'itinéraire de l'élève, n'est-elle pas significative du poids du corporatisme disciplinaire qui risque de plomber la future réforme du secondaire ?  Ce ne sont pas les quelques 150 Lycées qui ont un enseignement de théâtre sur le modèle partenarial dans les sections littéraires (en déperdition d'effectifs et de prestige, donc menacés...) qui peuvent à eux seuls valoir pour une politique et un Plan qui s'est annoncé prioritaire !

Malgré tout, il faut se rappeler que ce n'est pas la première fois que l'EAC subit des revers ou des retards désolants, ou au pire un enterrement de première classe (souvenons-nous des sites  expérimentaux et pire encore, du plan Lang-Tasca).

Et puis heureusement, tout espoir n'est pas perdu car il existe une base d'enseignants et de futurs enseignants infiniment moins fermés à ces perspectives que les représentants de certains syndicats veulent bien le dire , et qui sauront s'inspirer de l'esprit de cette circulaire davantage que de son texte. Au-delà des doutes voire d'une certaine déception, c'est avec eux et les autres acteurs de terrain - artistes, médiateurs, militants associatifs, élus et agents territoriaux - , en mesurant l'ampleur de la tâche, que nous saurons faire montre de vigilance, de patience mais aussi de détermination pour une généralisation de l'éducation artistique et culture, dans et hors l'école.  Au niveau national, c'est tout le sens de l'action qu'a conduit ces dernières semaines le collectif Pour l'éducation, par l'art auprès du Ministère de la culture, de Matignon et de l'Elysée.

N'en déplaise à certains, l'étape inéluctable qui est devant nous, au-delà de l'acte 3 de la décentralisation qui semble consommé, est sans doute à terme celle d'une décentralisation partielle et raisonnée de l'éducation artistique et culturelle, dans des conditions auxquelles nous réfléchissons, Marie-Christine Bordeaux et moi, dans le cadre d'un  ouvrage à paraitre aux Editions de l'Attribut début juillet.

François Deschamps   (Photo © Pavel Losevsky - Fotolia.com)

(1) Résultats des élections au comité technique ministériel (CTM) du Ministère de l'Education nationale d'octobre 2011 : FSU  41%, UNSA 21%, SGEN-CFDT 10%, FO 10%, CGT 6%, Sud Education 5,8%, FGAF-CFTC  4,7%.

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