Interview

Laurent Grandguillaume : « En matière de chômage, nous n'avons pas tout tenté »

Stéphane Menu

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Laurent Grandguillaume : « En matière de chômage, nous n'avons pas tout tenté »

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© jacques Revon

Le jeune député Laurent Grandguillaume porte un projet de loi qui se veut une réponse concrète au chômage de longue durée. Ce projet d’expérimentation, boosté par l’Élysée et Claude Bartolone, veut créer sur cinq ans dix « Territoires zéro chômeur de longue durée ». Le dispositif repose sur le transfert des finances sociales vers l’aide à l’emploi. Il ne coûterait donc rien à l’État. Le vrai défi sera de le pérenniser et d’éviter les effets d’aubaine.

La proposition de loi d’expérimentation « Territoires zéro chômeur de longue durée » sera examinée au mois de novembre prochain. Sentez-vous un soutien fort des députés, de votre camp mais aussi des autres formations politiques ?

J’ai d’abord le soutien de mon président de groupe, Bruno Le Roux et aussi de Claude Bartolone, le président de l’Assemblée nationale. Au début de l’année, j’avais été contacté par le cabinet de l’Élysée pour parler de ce projet qui a donné lieu à une longue démarche d’analyse et d’auditions d’experts. Pour l’heure, cette proposition de loi n’a été signée que par les socialistes. Mais la députée Eva Sas (EELV), les députés Nicolas Sansu (Front de gauche) et Francis Vercamer (UDI) m’ont exprimé leur soutien. Nous verrons bien comment les débats se dérouleront et quel type de majorité se dégagera. J’ai par ailleurs été audité par le Conseil économique, environnemental et social (CESE) qui a été saisi par le gouvernement pour avis. C’est la première fois qu’une telle saisine se produit. C’est un signe supplémentaire de soutien.

Concrètement, quel sera le contenu de cette loi ?

Il s’agit d’une loi d’expérimentation de cinq ans. Une dizaine de territoires seront retenus, ils relèveront sans doute du périurbain ou du rural, pour que l’expérimentation soit menée à une échelle raisonnable. Il appartiendra au « Fonds national de l’emploi conçu comme un droit », qui aura en charge de redistribuer l’argent réorienté des aides sociales vers un CDI, de désigner ces territoires. Ces derniers pourraient par exemple disposer de peu d’emplois de service pour que les CDI créés n’entrent pas en concurrence avec le marché privé.

Il s’agit de créer des emplois durables, sur des secteurs peu concurrentiels et peu solvables qui peinent à trouver de la main-d’œuvre.

Il s’agit de créer des emplois durables, sur des secteurs peu concurrentiels et peu solvables qui peinent à trouver de la main-d’œuvre. Les bénéficiaires du dispositif seront bien sûr volontaires et disposeront d’un CDI pendant 5 ans.

Comment sera financé ce fonds local ?

À travers le transfert des aides sociales… Il ne s’agit pas d’individualiser les salaires ; les bénéficiaires du fonds recevront le Smic. Prenons l’exemple d’un territoire comptant 200 chômeurs longue durée ; 100 d’entre eux exprimeront le désir de bénéficier de cette expérimentation. Si 70 d’entre eux bénéficient du RSA, le fonds récupérera l’argent versé par les conseils départementaux. Le même mécanisme concerne les autres allocations.

Le coût pour l’État d’un chômeur de longue durée est de 17 000 euros en moyenne par an.

Le coût pour l’État d’un chômeur de longue durée est de 17 000 euros en moyenne par an. L’argent versé à l’entreprise peut lui permettre de consolider l’emploi, de le solvabiliser en quelque sorte. C’est un moyen intelligent de passer d’une situation de précarité à la reconnaissance sociale, désir qu’éprouvent la très grande majorité des personnes bénéficiant des minima sociaux.

Certains cadres sont des chômeurs de longue durée. Les emplois seront-ils suffisamment adaptés ?

C’est une loi qui se construira lors du débat parlementaire. Nous avons bien défriché le terrain ((Depuis plusieurs mois, en lien avec ATD Quart-Monde, qui est à l’origine de ce projet, Laurent Grandguillaume a créé un groupe de travail avec une vingtaine de députés. Des auditions ont été organisées avec FO, la CGT, la CFDT, la Cfe-Cgc, la CFTC, le Medef, la CGPME, « Solidarités nouvelles face au chômage », la fédération Corace, etc.)). Dans l’absolu, ces emplois s’adressent plutôt à des entreprises de l’économie sociale et solidaire (ESS). Mais peut-être les débats nous inviteront-ils à élargir le spectre des entreprises concernées. L’objectif est de permettre à la personne qui entre dans ce process de gagner en autonomie sociale et de se dégager un peu plus de la précarité. Une autre question se posera : la dégressivité des aides.

L’objectif est de permettre à la personne qui entre dans ce process de gagner en autonomie sociale et de se dégager un peu plus de la précarité.

À partir de quand considérerons-nous que l’entreprise peut prendre le relais parce qu’elle a trouvé les modalités de pérennisation de l’emploi ? C’est un vrai challenge. Comment le patronat s’impliquera-t-il dans cette dynamique ? Nous avons eu, avec les emplois jeunes et les contrats aidés, des expériences plutôt difficiles de transfert du soutien public vers le privé. Mais il faut de nouveau croire que la démarche que nous induisons, volontariste et simple, a des chances de faire mouche.

Vous prenez l’initiative d’en parler mais la tentation est forcément grande de jeter un œil sur le passé et l’échec d’expériences assez semblables…

Quand on expérimente, on prend forcément des risques. Sinon, on ne fait rien, et surtout pas de politique. Cette proposition de loi est le fruit d’une lente maturation, avec des experts qui, sans nier la difficulté de la tâche, pensent, au contraire d’une forme de résignation flottant dans notre société, qu’en matière de chômage, nous n’avons pas tout tenté.

Politiquement, ça tombe pile poil… Hollande a besoin de montrer des « réussites » en matière de lutte contre le chômage…

Le pacte de compétitivité, je crois qu’il s’agit d’une arme efficace pour redonner des couleurs à notre économie. Mais sa mise en place est longue. Notre volonté est de nous appuyer sur les ressources de nos territoires. Ce dispositif dynamisera les réseaux locaux, ce maillage assez fin et complexe, sur lesquels reposent les grands dispositifs. Il pourra obtenir des résultats plus rapides pour s’attaquer à ce chômage structurel sur lequel tant d’initiatives se sont cassé les dents. Je crois qu’il est grand temps de donner les moyens d’agir aux élus locaux. Mon souhait le plus cher est que cette initiative aille au bout de son expérimentation, qu’elle ne soit pas remise en cause par les éventuelles alternances politiques. On ne peut être dans le stop-and-go en matière de chômage. Pour cette raison, un consensus politique doit se dégager des débats parlementaires pour installer le dispositif sur une dynamique durable. Chaque année, des bilans d’étapes ajusteront le travail des fonds locaux et les connexions avec les collectivités.

Laurent Grandguillaume est député PS de Côte-d’Or. À 37 ans, il passe pour un fidèle de François Hollande tout en gardant sa liberté de parole. « La loyauté n’empêche pas la liberté d’expression », assure-t-il.
laurent-grandguillaume@orange.fr

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