Faut-il encourager la métropolisation ?

Roger Morin
Faut-il encourager la métropolisation ?

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Dans un « Acte III » de la décentralisation dont la cohérence laisse à désirer, les métropoles font figure de grandes gagnantes. Dans le discours dominant, elles sont les seules à avoir les atouts indispensables pour réussir dans la mondialisation. Mais jusqu’à quel point la concentration de population et d’équipements qu’implique le développement métropolitain est-elle soutenable ?

Article publié le 10 août 2015

Cette avancée institutionnelle ne fait que traduire, tardivement dans le cas français, une évolution socio-économique très spectaculaire : nos 15 plus grandes agglomérations regroupent aujourd’hui 40 % de la population ; ce sont elles qui résistent le mieux à la crise et bénéficient de la grande majorité des créations d’emplois. Il y aurait donc comme une évidence métropolitaine, qu’il reviendrait aux politiques publiques de soutenir à tout prix.

Hors de la métropolisation, point de salut ?

Pour la plupart des économistes, seules les métropoles détiennent les atouts indispensables à une insertion réussie dans la mondialisation. D’abord parce qu’elles possèdent les « fonctions économiques supérieures » qui conditionnent la participation gagnante à la création et à la circulation des richesses : formation, recherche, services aux entreprises, finance, accessibilité, attractivité pour les élites créatives… Ensuite, et la compréhension de ce paradoxe est plus récente, parce qu’on assiste, dans un monde qui semblait s’être affranchi des distances grâce à l’essor des transports et des TIC, à un retour en force de la proximité et du territoire.

Dans le monde, les 10 premières régions urbaines, accueillant 6 % de la population, produisent plus de 40 % du PIB et 70 à 80 % des technologies.

Ce n’est pas seulement la détention de fonctions importantes qui fait la force des métropoles, c’est surtout le fait de les avoir rassemblées, dans une proximité physique propice aux rencontres et aux coopérations. La « surproductivité » des métropoles trouve là son origine : la masse critique d’expertises qu’elles mettent en synergie a valeur d’écosystème, propice à l’innovation et aux dynamiques entrepreneuriales. Voilà pourquoi la métropolisation triomphe dans le monde, dont les 10 premières régions urbaines, accueillant 6 % de la population, produisent plus de 40 % du PIB et 70 à 80 % des technologies.

La métropolisation : limites et dégâts

Il n’y aurait donc qu’à s’inscrire au plus vite dans cet irrésistible mouvement, et nous n’aurions que trop tardé à le faire. Prendre ce parti oblige pourtant à faire peu de cas de deux types de problèmes.

Le premier souci a trait au développement métropolitain lui-même : jusqu’à quel point la concentration de population et d’équipements qu’il implique est-elle soutenable ? La métropole tire sa force de la densité et de la fluidité, qui ne sont pas facilement conciliables : à preuve les phénomènes de congestion que toutes les grandes agglomérations ont beaucoup de mal à gérer en matière de transports et de logement. Aucune métropole – parce que leur gigantisme en rend la gouvernance difficile – ne maîtrise bien les phénomènes de ségrégation sociale au centre et de dispersion anarchique de population dans les couronnes périphériques. Autant la réussite économique des métropoles peut sembler convaincante, autant leur capacité à « faire société » est incertaine.

Autant la réussite économique des métropoles peut sembler convaincante, autant leur capacité à « faire société » est incertaine.

Deuxième source d’interrogations : les effets de la métropolisation sur les autres territoires. C’est le principal procès qui lui est fait : reposant sur la concentration des activités, elle condamnerait, par son principe même, les périphéries lointaines et leurs habitants à l’abandon. À l’encontre de ce reproche, les tenants de la métropolisation font valoir le rôle redistributif des métropoles : les richesses qu’elles créent irriguent les territoires environnants par une multitude de canaux : fiscalité et financement de services, économie résidentielle…
Force est cependant de constater que cette redistribution bénéfique de richesses s’atténue avec l’éloignement, et repose sur des financements publics dont l’avenir est incertain. Certains défenseurs de la métropolisation vont d’ailleurs jusqu’au bout de leur logique et admettent qu’elle implique de se défaire du fantasme d’égalité des territoires.

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Apprivoiser ou récuser la métropolisation ?

Il y a donc trop d’incertitudes quant aux vertus de la métropolisation pour qu’on puisse en avaliser, au nom de seules exigences économiques, l’inéluctable essor. Les inquiétudes qu’elle suscite nourrissent la recherche d’alternatives, dans deux directions sensiblement différentes.

Jusqu’à quel point la concentration de population et d’équipements qu’implique le développement métropolitain est-elle soutenable ?

La première option consiste à « faire avec », en acceptant ce qu’elle a d’incontournable – le développement des fonctions métropolitaines – sans entrer dans la logique d’hyperconcentration qui la rendrait désastreuse. Ce parti pris conduit à une vision de la métropole en réseau – celle de P. Veltz notamment quand il évoque un modèle français conjuguant Paris relié aux métropoles secondaires par le TGV – tirant sa force de la qualité des liens établis entre les pôles et leurs périphéries. Pari ambitieux que ce projet de « métropolisation diffuse » ; tournant le dos à la facilité que présente la concentration d’activités au cœur des métropoles, il implique du coup le développement de coopérations que seule une action publique forte, portée par des régions puissantes et un état qui joue pleinement son rôle, pourrait permettre.

Lire aussi : Aménagement du territoire : les grandes villes sont une chance

Pari impossible ? C’est la thèse des critiques les plus radicaux de la métropolisation, pour lesquels celle-ci, machine de guerre dans la concurrence généralisée, a par essence partie liée avec la mondialisation néolibérale. Expression d’un « consensus élitaire autour de l’impératif productiviste » (G. Pinson), elle incarne à la fois la prédominance accordée à l’économie au détriment des exigences sociales et environnementales, et la dérive inégalitaire dont elle s’accompagne, puisque c’est dans les métropoles que vivent les 10 % de la population qui détiennent 85 % de la richesse mondiale. Ainsi caractérisée, la métropolisation fait figure d’impasse dont il faut se dégager au profit d’un développement collectivement maîtrisé, reposant sur la relocalisation des activités et l’économie de proximité.

La métropolisation cultivée, aménagée ou récusée : trois scénarios dont le débat public gagnerait à se saisir plus explicitement que ce n’est le cas aujourd’hui.

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