Formation, mobilité, enclavement : pourquoi les femmes sont plus victimes du chômage

Philippe Nikonoff
Formation, mobilité, enclavement : pourquoi les femmes sont plus victimes du chômage

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© Frédérique Bertrand

Les femmes sont davantage, et de mieux en mieux, formées que les hommes. Pourtant, elles sont aussi davantage victimes du chômage et de la précarité. Une réalité dont l’observation de terrain nous permet de mieux comprendre les causes concrètes.

Depuis 25 ans, les femmes n’ont cessé de creuser l’écart avec les hommes en matière d’études. En 1984, seulement 19 % des garçons et 20 % des filles, entrés dans la vie active depuis moins de six ans, possédaient un diplôme de l’enseignement supérieur. En 2008, 37 % des garçons et 51 % des filles sont diplômés de l’enseignement supérieur. Le niveau de formation des filles a plus progressé. Depuis le début des années 2000, 30 % des filles possèdent même un diplôme de l’enseignement supérieur long (diplôme de niveau supérieur à Bac + 2). Les garçons peinent à élever leur niveau de formation… En revanche, la proportion des filles sans diplôme continue de régresser : en 2008, 12 % des jeunes femmes sont sans diplôme ; elles étaient 16 % en 1999 ((Cf. Insee première n° 1284 février 2010.)).

Des inégalités persistantes, et largement répandues

C’est un fait national : les femmes ont une qualification moyenne supérieure à celle des hommes mais un taux de chômage supérieur. Ainsi, le taux d’emploi des hommes était de 68,7 % en 2006 et celui des femmes de 58,2 % ((Source : Insee, recensement 2006.)). Rajoutons que le pourcentage de femmes à temps partiel est largement supérieur à celui des hommes (30,6 % contre 7,2 %) ((D’après l’Insee « Temps partiel selon le sexe et la durée du temps partiel en 2013 ».)). Enfin, leur salaire horaire moyen est inférieur de 18 % ((Cf. Insee n° 1436 mars 2013 « Le revenu salarial des femmes reste inférieur à celui des hommes ».)).

Que les territoires que nous avons étudiés soient urbains ou non, enclavés ou connectés, petits ou grands, favorisés ou en difficulté, à dominante tertiaire, industrielle ou commerciale, le constat est identique : les femmes ont une meilleure qualification, mais un taux de chômage plus élevé, sont 4 fois plus souvent à temps partiel et ont un salaire horaire 18 % plus faible. Cet écart homme/femme ne concerne pas seulement les femmes les moins qualifiées ou non francophones mais se retrouve à des degrés variables dans toutes les tranches d’âge et tous les niveaux de qualification.

Quel que soit le territoire, le constat est identique : les femmes ont une meilleure qualification mais un taux de chômage plus élevé.

La formation est donc nécessaire mais ne suffit pas. La comparaison entre les agglomérations de Dreux et Chartres peut aider à identifier ce qui peut freiner l’accès à l’emploi ((Études réalisées pour l’agglomération du Drouais puis pour la maison de l’emploi du Drouais (2010).)) : pourquoi les femmes ont-elles des niveaux de diplômes équivalents dans les deux agglomérations proches mais un taux de chômage 50 % plus élevé à Dreux ? (Voir graphique ci-dessous.)

Dreux et de Chartres : un exemple des inégalités faites aux femmes

Est-ce le fait qu’il y ait 1,1 % de non-diplômées en plus dans le Drouais et 1,5 % de diplômées en moins qui explique qu’il y ait pratiquement 50 % de chômeuses en plus dans le Drouais (19,1 % contre 12,9 %) ?

Ou bien y a-t-il un faisceau de raisons, dont des différences dans la taille du bassin d’emploi et dans les conditions de mobilité ? De fait, le petit bassin d’emploi drouais ne peut fournir les emplois nécessaires et il faut donc se déplacer, ce qui suppose plusieurs conditions :
- accéder aux transports en commun. Or, l’habitat social et les lotissements sont plus enclavés à Dreux et il est plus complexe d’accéder en transports en commun à l’ouest parisien notamment ;
- avoir une bonne accessibilité routière, ce qui est le cas (distance à Paris plus courte depuis Dreux et route à deux voies sans péage) ;
- posséder un ou deux véhicules (si le couple travaille). Or, les revenus moyens des Drouais sont plus faibles et le taux de possesseur de voitures est également inférieur.

Les femmes « reléguées »

À notre sens, le Drouais compte quatre handicaps comparatifs qui peuvent expliquer tout ou partie des écarts de taux de chômage : bassin d’emploi plus petit, moindre revenu, enclavement et infrastructures de transport en commun moins performantes. Or, un couple distant de 15 km de son lieu de travail et dont les deux travaillent en voiture supporte une dépense annuelle de 4 000 euros en déplacement ((Cf. Éric Charmes, « Le malthusianisme foncier ». Revue d’études foncières, février 2007.)).

Si l’emploi féminin est largement à temps partiel, moins payé, et qu’il impose des déplacements importants du fait d’un habitat éloigné des transports en commun, de nombreux couples raisonneront de la façon suivante : le retrait des femmes du travail est « compensé » par la baisse des impôts, des coûts de déplacement, de recours à des services privés de ménage, repassage ou de restauration scolaire, garderie, etc.

Dans une société dans laquelle les femmes assument encore la majorité des tâches quotidiennes, la voiture sera dans les mains du mari ou compagnon.

Dans une société dans laquelle les femmes assument encore la majorité des tâches quotidiennes, la voiture sera alors très majoritairement dans les mains du mari ou compagnon. La femme sera « assignée à résidence » ou à lotissement et prendra en charge la « logistique du quotidien » : amener les enfants à l’école, assurer le repas du midi, les activités extrascolaires, les courses, ménages, etc..

Sur le Drouais, on retrouve ces situations et cet enclavement dans l’habitat social et les lotissements des petites couches moyennes. Ce mécanisme touche cependant moins les femmes les plus qualifiées qui conservent une hypermobilité même si elles vivent loin des transports en commun parce qu’elles ont leur véhicule. À l’opposé, les ménages modestes ont une mobilité dépendante de la qualité/proximité des transports en commun. Dans ce cas précis, l’emploi des femmes semble dépendre davantage du bus que du niveau de formation, ce qui amène la collectivité à faire de la mobilité une priorité.

Le recul de l’emploi des femmes dans les ZUS

Sans évoquer de façon précise les questions de mobilité, on note par ailleurs que le Haut conseil à l’égalité entre les hommes et les femmes met en avant l’augmentation du sous-emploi des femmes, notamment dans les quartiers et villes en difficultés ((Cf. Haut conseil à l’égalité entre les hommes et les femmes : n° 2, avril 2014.)) : « L’écart entre les femmes et les hommes dans l’accès au marché du travail, généralement observé en France (8 points d’écart entre les taux d’inactivité des femmes et des hommes), est accentué en ZUS : il atteint 16 points, au détriment des femmes. Plus préoccupant encore, cette situation a empiré depuis 2008. Le taux d’inactivité des femmes en ZUS a augmenté de 5 points en 4 ans. Cette évolution est d’autant plus significative que, dans le même temps, le taux d’activité a tendance à se maintenir chez les femmes vivant en dehors des ZUS, comme chez les hommes en ZUS et à l’extérieur de ces quartiers ».

On peut penser que ce recul de l’emploi des femmes dans ces quartiers intègre d’autres déterminants socioculturels mais il est certain que les difficultés de mobilité et son coût jouent un rôle majeur, au-delà par conséquent de la seule question de la formation. La formation n’est pas la seule solution mais un des éléments de la solution. Celle-ci passe notamment par le désenclavement et la mobilité en transport en commun, ce qui renvoie à l’investissement public, seul capable de réduire les conséquences de la coupure bassin de vie bassin d’emploi.

Situation dans les agglomérations de Dreux et Chartres

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