François Cornut-Gentille : « Les moyens de la politique de la ville ne peuvent combler ce déficit de services publics »

Stéphane Menu

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François Cornut-Gentille : « Les moyens de la politique de la ville ne peuvent combler ce déficit de services publics »

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Dans un rapport rendu public en mai 2018 (« La République en échec »), les députés François Cornut-Gentille (LR) et Rodrigue Kokouendo (LREM) dénonçaient un État « inégalitaire et inadapté » en Seine-Saint-Denis. Un rapport atypique qui démonte une idée reçue à la peau bien racornie : non, l’État ne fait pas plus pour ce département. C’est même le contraire.

Vous dites qu’en Seine-Saint-Denis, la République est dans le déni. Comment ce dernier se manifeste-t-il ?

On nous dit souvent que l’argent coule à flots dans les banlieues pour réduire les inégalités. Il est vrai que l’Anru mobilise pas mal d’investissements, notamment en Seine-Saint-Denis. Mais qu’en est-il des fonctions régaliennes de l’État ? Éducation, santé, justice, sécurité… Un habitant de Seine-Saint-Denis bénéficie-t-il du même service public qu’un autre habitant français ? La réponse est presque dans la question… Le rapport que nous avons réalisé avec Rodrigue Kokouendo n’est pas resté sans suite. Fait rare, un débat a été spécifiquement organisé à l’Assemblée nationale sur le sujet en présence de quatre ministres, Nicole Belloubet pour la justice, Laurent Nuñez pour la sécurité, Jean-Marie Blanquer pour l’éducation et Julien Denormandie pour le logement.

"C’est le droit commun qui est défaillant et les moyens de la politique de la ville ne peuvent combler ce déficit de services publics"

Lors de ce débat, Édouard Philippe, qui était aussi présent, a annoncé la création de cinq groupes de travail, placés sous l’égide du préfet, autour des principales thématiques du rapport : santé, justice, sécurité, éducation et attractivité des postes pour les agents publics. Sur ce rapport, nous avons fédéré toutes les forces politiques… Des efforts très importants ont été réalisés en Seine-Saint-Denis, mais essentiellement à travers des fonds venus de la politique de la ville. C’est le droit commun qui est défaillant et les moyens de la politique de la ville ne peuvent combler ce déficit de services publics.

Voir aussi : Comment la République peine à résorber les inégalités scolaires dans les quartiers prioritaires

Vous donnez des chiffres proprement hallucinants…

Les services publics de Seine-Saint-Denis dans leur ensemble sont exposés à un manque cruel de moyens humains et financiers ainsi que d’une évidente inégalité de traitement, sur un territoire qui concentre les plus importants taux de criminalité, d’insécurité, de pauvreté et d’immigration irrégulière. Personne ne conteste les lacunes que nous avons mises à jour.

Ce silence vaut approbation. Il est de notoriété publique qu’en Seine-Saint-Denis, policiers, professeurs ou magistrats sont moins nombreux, mais aussi moins expérimentés et quittent leur poste plus rapidement qu’ailleurs dans le pays.

"Là où les problèmes sont les plus compliqués, arrivent les moins expérimentés"

Finalement, là où les problèmes sont les plus compliqués, arrivent les moins expérimentés. Par exemple, dans l’Éducation­ nationale, le taux de néotitulaires, à savoir les professeurs qui s’engagent dans la première année d’enseignement, dans les établissements difficiles est de 21 % en France, contre 41 % dans l’académie de Créteil et 65 % en Seine-Saint-Denis.

Les profs sont souvent absents ou en formation. Au final, un élève qui suit l’ensemble de sa scolarité en Seine-Saint-Denis perd un an de cours par rapport à d’autres élèves en dehors du département.

Lire aussi : Khalid Ida Ali : "quand on réduit les inégalités, tout le territoire en bénéficie

Comment en est-on arrivé là ?

L’État est submergé. Je discutais récemment avec un président du tribunal. Il me parlait des greffiers et se réjouissait de récupérer un tiers des futurs greffiers sortis de la prochaine promotion. Tout en me confiant, un brin désabusé, qu’il faudrait toute la promotion pour faire face aux besoins de la justice dans ce département ! Cette impression d’un traitement inégalitaire de la situation est plus frappante encore concernant la sécurité et l’économie souterraine. Caricaturalement, la droite est plus répressive et la gauche ou le centre-gauche plus « police de proximité » ou « police de la sécurité quotidienne ». Mais les réseaux ne sont jamais déstabilisés dans leur entièreté.

Nous n’avons pas les bons outils. L’impuissance publique est devenue la règle et les mécanismes mafieux ou les inégalités prospèrent faute d’outils.

« L’impuissance publique est devenue la règle et les mécanismes mafieux ou les inégalités prospèrent faute d’outils »

Marchands de sommeil, petite enfance, on peut allonger cette liste désespérante…

Oui, nous n’avons pas l’arsenal juridique, on ne sait plus comment faire, on traite l’écume des choses. Pis encore, on ne sait combien de personnes vivent en Seine-Saint-Denis, ce qui est embêtant pour mener à bien une réponse publique efficace. Les estimations convergent vers 250 000 personnes en situation d’illégalité ! Soit la totalité du département du Jura !

Lire aussi : Pierre Sallenave : "la politique de la ville est d'une difficulté extrême"

Que faire ? Allez-vous jusqu’à faire des propositions ?

Nous réaliserons un rapport de suivi en septembre-octobre à la suite des travaux des groupes de travail pour mesurer la manière dont l’État s’est emparé des problèmes et quelles solutions il envisage de mettre en place. Bien poser le cadre, c’est déjà amorcer un début de solution. Il faut clairement réinventer le logiciel d’intervention et les outils manquent, il faut les inventer. La réflexion est lancée. Je vais écrire un livre prospectif pour prolonger le débat.

François Cornut-Gentille
Né le 22 mai 1958 à Saint-Mandé (Val-de-Marne), François Cornut-Gentille est député LR de la Haute-Marne depuis 1993.
Il a récemment publié trois articles dans la revue Le Débat, de Marcel Gauchet, qui font écho à son rapport parlementaire : Comment sortir de l’impuissance publique ? (mars-avril 2016).

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