Interview

Hervé Guihard : «  Avec le plan de relance, l’État a organisé la mise en concurrence des collectivités  »

Marjolaine Koch

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Hervé Guihard  : «  Avec le plan de relance, l’État a organisé la mise en concurrence des collectivités  »

Hervé Guihard, maire de Saint-Brieuc

Il était directeur des moyens généraux d’un Sdis. À 49 ans, Hervé Guihard a décroché la mairie de Saint-Brieuc avec 60 % des voix. Cet ancien militant du PS, soutien d’Arnaud Montebourg, a pris les rênes d’une ville emblématique de la Bretagne à l’heure où la crise sanitaire laissait un creux de 2,8 millions d’euros dans le budget.

Vous êtes un ancien cadre territorial. Comment abordez-vous cette nouvelle fonction d’élu, vous qui êtes passé « de l’autre côté » ?

En arrivant, je me suis retrouvé avec un avantage, celui de bien comprendre la mécanique interne. Je savais ce que représente cette révolution de changer une équipe dans la collectivité. Cet atout m’a été très utile à l’heure de recruter les membres de la direction générale, pour constituer une équipe capable de travailler main dans la main. Mais connaître le fonctionnement d’une administration territoriale représente aussi un inconvénient : c’est difficile de se positionner en tant qu’élu. Je sais ce que mes demandes impliquent et souvent, cela me retient. Pourtant, lorsque j’étais de l’autre côté, l’élu ne se préoccupait pas de savoir ce que ses décisions impliquaient dans le travail des collaborateurs. Alors j’essaie de le faire avec délicatesse. Par exemple, je ne veux pas que le directeur général me serve d’intermédiaire, je veux pouvoir parler à tous les agents, en direct.

«Le préfet m’appelle pour me demander si je n’ai pas un projet supplémentaire à présenter. Vous voyez l’inéquité ?»

Votre ville a soumis dix projets à l’État dans le cadre du plan de relance, pour un montant de 4,8 millions d’euros. Où en êtes-vous et surtout, quel travail cela a-t-il demandé à vos équipes ?

Cinq dossiers sont passés, il y en aura peut-être deux de plus. Cela nous a demandé de fournir un effort intense, mais ces fonds vont nous permettre de lancer un certain nombre d’opérations plus rapidement : la rénovation d’écoles, la rénovation thermique, la piétonnisation de rues…

En revanche, avec ce plan de relance, l’État a organisé la mise en concurrence des collectivités, en l’introduisant par les appels à projets. Le rôle des collectivités, c’est finalement de lutter contre le libéralisme en proposant un égal accès et l’équité. Dans ce cadre, les communes qui ont la capacité de monter ces projets d’envergure dans les délais impartis sont privilégiées au départ. Ce n’est pas juste. À Saint-Brieuc, on peut contacter toutes les parties rapidement, notifier un marché dans les temps… mais en plus, aujourd’hui, c’est moi que le préfet appelle pour me demander si je n’ai pas un projet supplémentaire à présenter puisqu’il lui reste des reliquats de financement ! Vous voyez l’iniquité ?

Vous avez également choisi de créer une foncière publique pour, dites-vous, « refabriquer la ville sur la ville ». Par quoi va passer ce remodelage et comment allez-vous utiliser cette foncière publique ?

Nous avons prévu de racheter quarante-quatre pas-de-porte qui ne se commercialisent plus. Avec la concession d’aménagement, nous allons réaménager tous ces immeubles. La foncière publique pourra proposer un produit à un prix plus faible que ne peuvent le faire les promoteurs privés. La concession d’aménagement assume le coût des travaux sur le long terme, c’est ce qui nous permet de réduire le montant des loyers : nous ne recherchons pas une rentabilité immédiate importante. Récupérer quarante-quatre pas-de-porte, c’est aussi un moyen de pouvoir redéfinir le parcours marchand du centre-ville. C’est l’outil le plus adapté pour des villes comme les nôtres, qui ont besoin d’agir en masse.

Les passants viennent en centre-ville pour les services publics, les terrasses, se promener en famille…

Vous avez recruté un manager de centre-ville : quel est son rôle ?

Créer ce poste a un véritable impact sur notre vision du centre-ville. Ce manager, qui vient d’intégrer son poste, monte un observatoire du commerce, fait le lien entre commerces vides et pleins, mais aussi avec tout ce qu’il y a autour, pour faire travailler la complémentarité. Je vous donne un exemple assez emblématique de ce que l’on souhaite pour le centre de Saint-Brieuc : dans l’une des zones commerciales autour de la ville, il y a un magasin de bricolage très fréquenté. Nous travaillons pour qu’il déploie une offre d’ateliers de bricolage en centre-ville. Il faut donner aux gens une bonne raison de venir, et le manager est là pour aider à trouver l’implantation qui leur donnera envie d’y aller. Cette complémentarité doit se jouer entre la zone commerciale qui propose une offre massive, et le centre qui sera piétonnisé, où l’on espère développer un type d’offre qui sera positionné sur l’expérience. Si l’on sonde les passants, ils viennent en centre-ville pour les services publics, les terrasses, se promener en famille… Nous aménageons par exemple des parcours scientifiques dans l’espace public pour le rendre ludique et attractif.

Vous allez piétonniser une partie du centre, ce qui provoque des résistances chez certains commerçants et habitants. Quelle est votre stratégie pour vaincre leurs craintes ?

C’est un moment difficile avec les commerçants. Au départ, 120 personnes sont venues contester cette décision. Mais rien n’est définitif dans le temps, nous avons laissé les gens s’exprimer au maximum. Ensuite, nous avons réalisé une étude pour leur démontrer qu’une large majorité de leurs clients habitaient le centre-ville et ne venaient pas en voiture. Il y a beaucoup de parkings dans notre centre et la démonstration était claire : il n’y a pas de problème de stationnement. On a pu leur démontrer que les gens avaient du plaisir à déambuler dans les rues. En revanche, on est aussi conscient qu’il faut aménager des stationnements autour de certains commerces spécifiques, comme les tabacs ou la pharmacie.

Aujourd’hui, la moitié des manifestants a viré de bord. Bien sûr, il restera un noyau dur à la fin, mais j’ai aussi compris que les commerçants réfractaires étaient ceux qui affrontaient une situation difficile avec leur propre commerce. Comprendre cela permet de les aider.

J’ai fermé tous les projets de lotissements en périphérie et j’oriente les gens vers le centre-ville

En devenant maire, vous prenez la suite de projets déjà amorcés et qui parfois vont à contre-courant de vos objectifs. Dans le quartier de la Ville Jouha, vous avez ainsi donné un coup d’arrêt à un futur lotissement pour stopper l’artificialisation des sols. Comment le prennent les personnes concernées ?

Stopper les anciens projets est l’un des aspects les plus difficiles ! La minorité me tombe dessus systématiquement, arguant qu’il manque des habitants à Saint-Brieuc. Mais jamais nous n’arrêterons l’artificialisation des sols dans ce cas. J’ai fermé tous les projets de lotissements en périphérie et j’oriente les gens vers le centre-ville. D’une part, il y a 2 000 logements vides dans le centre. D’autre part, entre les aides de l’État et de l’agglomération, les travaux de réhabilitation peuvent être pris en charge jusqu’à une hauteur de 50 %, c’est une opération intéressante. Pour moi, il est primordial de réinvestir le centre.

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