Interroger les résidences d'artistes

La Rédaction

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Suite à l'incitation du ministère en 2004, il existe aujourd'hui cinq COREPS (Comité Régional des professionnels du spectacle vivant) portés par les DRAC et les agences culturelles régionales : en Poitou-Charentes, en Languedoc-Roussillon, en Bourgogne, en Basse-Normandie et de façon plus récente en Lorraine. Ils constituent le pendant régional du CNPS, conseil national des professions du spectacle créé en 1993 et présidé par la ministre de la culture.

En permettant, dans une instance de dialogue social,  la confrontation des points de vue des pouvoirs publics locaux et des partenaires sociaux du spectacle vivant, de l'audiovisuel et du cinéma,  les COREPS existantes semblent être des lieux intéressants pour faciliter la compréhension commune des enjeux (notamment socio-économiques) et des dispositifs d'aide,  et pour analyser les dissensus éventuels sans pour autant rechercher l'unanimité sur tous les sujets.

Dans le cadre du COREPS Languedoc-Roussillon, une charte d'accompagnement des oeuvres et des équipes artistiques professionnelles du Languedoc-Roussillon a été signée en 2011 par 26 collectivités territoriales.

Des Journées d'étude les 21 et 22 février dernier aux alentours de Montpellier ont été l'occasion de faire le point sur cette charte, en interrogeant notamment : des artistes sur la place de la résidence dans le processus de création artistique,  des lieux de diffusion sur l'accueil en résidence d'équipes artistiques, ou encore de la DRAC et des collectivités sur la manière dont elles inscrivent ces résidences dans leur politique culturelle.

Cette charte n'est pas prescriptive. Elle met en avant le (il faudrait dire "les") modèle de résidence, qui, comme l'analysait Jacques Bonniel en 2004,  est peut-être l'une des formes d'intervention qui permet le mieux d'articuler les quatre niveaux de responsabilité qui étaient déjà contenus dans la charte des missions de service public de 1998 : la responsabilité artistique, la responsabilité professionnelle, la responsabilité sociale et la responsabilité territoriale.

Cette compréhension, nous l'avons recherché sur cette question des résidences, qui se décline sous de multiples formes. A commencer par la recherche d'un langage commun, s'agissant d'un mot-valise devenu parfois un grand fourre- tout.

Ainsi Emilie Robert, directrice du Périscope,  nous a-t-elle décrit un modèle de ce qu'on pourrait appeler des "résidences bulle", à savoir l'accueil, durant 15 jours à trois semaines, durant les vacances scolaires, d'équipes artistiques qu'elle a choisi et qui disposent ainsi d'un lieu et de temps pour se concentrer sur leur travail de création. Il s'agit là de résidences pensées par rapport aux artistes, quasiment pas par rapport à un public, mis à part éventuellement une répétition ouverte pour les abonnés, voire une sortie de résidence. Mais ces résidences éphémères dynamisent en revanche sa structure en l'incitant à être réactive, voire en créant de la culture de projet.

Il en va un peu de même pour le chorégraphe Fabrice Ramalingom quand il est invité par un centre chorégraphique dans le cadre d'un accueil studio : "durant 3 à 4 semaines, nous dit-il, je ne suis pas happé par l'extérieur". A l'opposé, il a vécu une résidence territoriale de longue durée (un an 1/2) sur le territoire audois, en collaboration avec des lieux et des réseaux de diffusion locaux, à l'initiative de l'ADDMD 11. Celle-ci associait des temps de création (dont une partie ouverte au public), des temps de sensibilisation ou d'éveil artistique auprès du milieu scolaire, des temps d'échange avec des artistes et des élus du département et des temps de diffusion sous diverses formes. On est là sur un type de résidences  qui tente d'articuler concentration (de l'artiste, de moyens, de partenaires) et déploiement sur un territoire.

On retiendra de nos échanges quelques points forts :

- la résidence, comme devant être la rencontre de deux désirs et attentes qui s'associent, celui de l'artiste et celui du lieu qui accueille, dans une aventure humaine renvoyant à la notion de chantier et d'expérimentation.

- l'importance du temps : le temps de la préparation, de la co-construction de l'action avec, au coeur de la démarche, la contractualisation, donc l'intérêt d'un cadre pour envisager ensemble l'économie de moyens, les partenariats, les populations destinataires de certaines actions. C'est une phase de négociation, les conventions formalisant le - ou les - partenariats étant autant d'occasions de revenir sur le sens et les modalités nécessaires à la réalisation des différents volets de la résidence.

- l'importance, notamment pour les résidences territoriales, de la présence d'un médiateur sur le terrain dans les phases de préparation et de mise en oeuvre, pour tisser les liens nécessaires, associer des partenaires, établir des passerelles avec les structures d'enseignement artistique, les pratiques en amateur, le milieu scolaire.

- l'importance de l'évaluation partagée (artistes et lieu-x d'accueil), posée dès le départ, pour tenter d'apprécier la pertinence et la performance des diverses dimensions de la résidence (exemple a été donné du bilan qu'organisait chaque année le maire d'Alénya (3 300 h), qui met en oeuvre 3 à 4 résidences annuelles dans le cadre d'un projet de territoire, avec les autres collectivités locales concernées). Attention, il ne s'agit pas de parler d'efficacité en tant que telle, mais plutôt des effets induits par la résidence : apport pour l'artiste (Fabrice nous a expliqué comment le travail de sensibilisation l'avait influencé sur la manière de réfléchir à qui il s'adressait, et comment cela l'avait amené par exemple à créer une conférence dansée) ; ou encore des effets en terme de nouvel agencement des forces en présence (politique, technique, professionnel...), de mobilisation de nouvelles forces sur le territoire etc.

- la nécessité d'associer, en tant que faire se peut, l'exigence qualitative et la volonté de démocratisation des accès à la culture, y compris sur des territoires éloignés des ressources artistiques urbaines.

- l'économie des résidences : le développement des résidences peut s'analyser par l'effondrement des logiques de coproduction (de « vraies » coproductions), induisant de nouvelles modalités de travail artistique et culturel pour les artistes (Fabrice Ramalingom nous disait ainsi qu'aucune de ses créations ne s'était faite en dehors d'une résidence, ce qui l'amène à être itinérant... et même à ne pas dormir chez lui trois semaines sur quatre !). Les coproducteurs ne se sentent plus guère concernés par la durée de vie d'un spectacle, et les scènes nationales, à 3 ou quatre exceptions près, ne produisent plus...

Les moyens financiers, matériels, logistiques, réunis sur une résidence. On fait le constat que la part "aide à la création" fait souvent l'objet de forfait (ou d'un service par jour par exemple) tandis que la part "action culturelle" ou "éducation artistique" fait plutôt l'objet de tarification en fonction du temps passé. D'où la question de la valorisation de la part invisible de travail de création, mais aussi de recherche de financement et de partenaires. Il s'agirait de faire avancer, dans la représentation que peuvent en avoir l'opinion publique et ses représentants, la valeur d'une création (et sa différence avec l'interprétation d'une oeuvre), comme cette même opinion sait faire la différence entre la valeur d'un objet quasi unique fait main par un artisan d'art et la valeur d'une commode lambda émanant d'une fabrication industrielle.

La résidence peut être le lieu de la recherche de mutualisation (exemple de l'échange  permanent entre le Périscope et le Théâtre de Nimes - sur l'artistique, les calendriers, les co-accueils ou coproductions), aussi pour rechercher de nouveaux financements, publics ou privés (mécénat, prêts bancaires).

Concernant les commanditaires de résidences, nous avons insisté sur la notion d'appels à projets, distincte de l'appel d'offres. Les critères de la collectivité ou du lieu doivent laisser  un espace de liberté à l'artiste dans le cadre d'un processus de projet qu'il va construire avec les partenaires locaux dans un lieu ou un territoire, donc un contexte déterminé.

L'idée a été lancée de poursuivre  ce travail en Languedoc-Roussillon sur la question de l'évaluation. Car une évaluation, pas seulement sur la base de documents rédigés par chacun à l'issue de la résidence, mais une évaluation partagée permettant de se repencher :
- sur le croisement des deux logiques : celle de la collectivité (son objectif est-il l'aide à la création, une accessibilité sociale et territoriale, une attractivité économique/touristique...) et celle de l'artiste ;
- sur le cahier des charges, et donc sur ce qui doit primer, en fonction du contexte :  l'exigence artistique, l'aménagement culturel du territoire.

François Deschamps

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