L’entreprise libérée : mode managériale ou nouvelle philosophie ?

Laurence Malherbe

Sujets relatifs :

, ,
L’entreprise libérée : mode managériale ou nouvelle philosophie ?

517 DOSSIER OUVERTURE

© terentiewshura - adobestock

« Chat échaudé craint l’eau froide » : les managers territoriaux restent dubitatifs quand on leur annonce le grand soir du management avec la « collectivité libérée ». Vu les dégâts du nouveau management public en son temps, on comprend ces préventions. Raison de plus pour se faire une idée précise de ce à quoi on a à faire.

La « collectivité libérée », version territoriale de l’entreprise libérée, est-elle le Graal qui va changer le quotidien des managers territoriaux, révolutionner les rapports au sein de leur collectivité, tout en augmentant la performance globale dans un contexte qui n’a jamais été aussi contraint financièrement ? Les modes managériales de ces dernières années ont laissé des traces, notamment le courant d’inspiration du New Public Management.

Du coup, pas d’engouement particulier, pour ce qui pourrait bien s’apparenter à un artifice managérial de plus au service d’une novlangue, dont le seul but serait d’accroître encore plus la soumission de l’humain au travail, dans un monde hyper capitaliste de la compétition imprégnant toutes les organisations, y compris celles du secteur public.

L’idée : la confiance rapporte plus que le contrôle, les individus sont plus performants s’ils disposent de marges de manœuvre pour décider par eux-mêmes

Pour évoquer le modèle de l’entreprise libérée (EL), mieux vaut commencer par dresser ce tableau négatif pour mieux s’en détacher et examiner d’où il vient, ses postulats et ce qu’il propose comme nouvelle histoire pour l’avenir de nos organisations. Sous une apparente mode managériale, caractérisée par une certaine personnification de leaders libérateurs (Jean-François Zobrist, Alexandre Gérard), fortement médiatisée par des consultants/chercheurs (Isaac Getz) et même si les promoteurs de l’entreprise libérée refusent le terme de modèle, il existe bien de grands principes fondateurs qui s’inscrivent dans le courant de l’école des relations humaines du milieu du XXe siècle.

Retour historique sur les sources d’inspiration de l’entreprise libérée

L’EL s’est d’abord inspirée de l’histoire d’un ancien syndicaliste, le Français Hyacinthe Dubreuil. Dans son ouvrage, « La liberté ça marche ! » consacré à ceux qu’il considère comme les pionniers de l’entreprise libérée, Isaac Getz raconte sa découverte de l’œuvre de Hyacinthe Dubreuil, ouvrier métallurgiste en France et aux États-Unis dans les années 20, également auteur de livres à travers lesquels il a construit une réflexion sur la place du salarié dans l’organisation, autour du triptyque dignité-responsabilité-liberté. L’œuvre de Dubreuil est une source d’inspiration pour tout le mouvement autour de l’EL, qui prend ses racines dans une réalité du monde du travail à l’âge d’or du taylorisme et du fordisme.

Lire aussi : L'innovation managériale, nouvel enjeu des organisations

Parmi les autres figures d’inspiration, citons le professeur de comportement organisationnel au MIT, Douglas Mac Gregor, qui expose en 1960 la « théorie Y », par opposition à la « théorie X » symbolisée par le modèle bureaucratique et hiérarchique dont il conteste l’approche, qui voudrait que les salariés aient une aversion intrinsèque pour le travail. Mac Gregor considère que les besoins psychologiques des êtres humains les conduisent à l’autocontrôle, la réalisation de soi, en vue d’objectifs qu’ils partagent, créant un cercle vertueux de confiance, de responsabilisation et de réduction du stress.

L’entreprise libérée : une philosophie managériale

Cette philosophie repose donc sur les besoins psychologiques de l’être humain. La philosophie de l’EL se traduit donc par des modèles d’organisation du travail caractérisés par un aplatissement de la hiérarchie, la réduction, voire la suppression, des fonctions supports, l’instauration d’un management par la confiance, la suppression de toutes les fonctions de contrôle. L’idée : la confiance rapporte plus que le contrôle, les individus sont plus performants s’ils disposent de marges de manœuvre pour décider par eux-mêmes.

Lire aussi : Sur le chemin d'un management responsable et... libéré !

Il s’agit bien entendu d’une présentation assez schématique, il n’existe pas un modèle mais diverses déclinaisons suivant le contexte dans lequel l’entreprise évolue. Sa déclinaison au sein d’organisations très diverses, y compris du secteur public, en fait un modèle d’organisation, auquel la recherche en sciences de gestion commence à s’intéresser. Il existe des exemples d’entreprises appliquant le modèle de l’entreprise libérée ou s’en inspirant (Maif, Michelin...).

Innovation managériale ou nouvelle forme d'asservissement de l'être humain ?

Les principes de l’EL s’inscrivent dans le courant de l’innovation managériale mais ce modèle fait également l’objet de critiques dans le milieu universitaire, notamment ceux des ressources humaines ou de la sociologie des organisations. Dans un certain nombre d’entreprises, les principes de l’EL ont été utilisés comme moyen de réduire les effectifs, notamment dans les fonctions supports, avec l’apparition de nouvelles formes de pressions sur les salariés.

Recevez votre newsletter hebdo gratuitement

Nous vous recommandons

35  heures (voire moins), la lutte continue

35  heures (voire moins), la lutte continue

Plus que quelques mois pour apliquer les 1607 heurs effectives. L'État affiche sa fermeté, les collectivités cherchent des solutions… ou des échappatoires.Avec une date butoir fixée au 1er janvier prochain pour le « retour »...

22/10/2021 | Statut
Accès à la culture  : une idée belge

Accès à la culture  : une idée belge

Finances locales : le cœur des pleureuses donne de la voix

Finances locales : le cœur des pleureuses donne de la voix

Au sommaire de la Lettre du Cadre d'Octobre 2021

Infographie

Au sommaire de la Lettre du Cadre d'Octobre 2021

Plus d'articles