L'œil du DGS : « Est-ce que j'ai un bullshit job ? »

L'œil du DGS : « Est-ce que j'ai un bullshit job ? »

Un job sans fin...

© Adobe stock

"Bullshit job": le terme, créé par l'anthropologue américain David Graeber, désigne la constellation des "boulots à la con" qui ont fleuri depuis des décennies dans le secteur tertiaire. Des métiers inutiles, vides de sens, et souvent désignés par des titres ronflants. L'emploi de DGS en fait-il partie ?

Par Antoine Lafargue, DGS du Calvados

2030. Cyberpandémie massive, tarissement de ressources naturelles clés, succession de conflits armés, qu’importe la cause, le résultat est là : le monde tel que nous le connaissions s’est effondré. Il n’est plus que de petites communautés humaines autogérées. Contraintes par les bouches à nourrir et souhaitant rester à échelle humaine, elles sélectionnent les nouveaux arrivants par utilité : priorité aux médecins, horticulteurs, menuisiers...

Un DGS, après des semaines d'errance, frappe à la clôture d’une telle communauté. Une gardienne, présentons-la ainsi, avec ses vêtements reprisés, habituée à un dur labeur, vient à sa rencontre et l’interroge.

—  Voici ce que je peux vous apporter, Madame, lui dit le DGS. Mon métier était de faire en sorte que les autres bossent. Alors, disons que je vous apporterai mon panache, mon autorité, ma rigueur, mon sens du devoir.

— On s’en fout de tout ça mon pote, cingla-t-elle.

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Grâce, sans doute, à son sens aigu de l’analyse, notre DGS sent immédiatement le décalage. Et encore, il avait eu la présence d’esprit de taire sa capacité à emmener une équipe au point de maturité où ses membres peuvent se passer de lui.

— Bon écoutez, je vais vous parler de valeurs alors. Je porte cet héritage, le meilleur du monde d’avant : moralité, légalité, laïcité, neutralité. C’est important les valeurs, n’est-ce pas ?

%%HORSTEXTE:1%%

Il ne tenta pas le clin d’œil, même s’il en avait eu l’envie. Il était sûr de connecter en évoquant les valeurs, c’était malin : il avait assimilé de longue date la prévalence des soft skills.

Mais la gardienne gloussa. Et de lui dire, dans son jargon à elle, c’est-à-dire sans jargon, que la communauté n’a que trois valeurs : l’entraide, le bon sens et la liberté.

"T'es un techno, ça se repère tout de suite"

— Bien sûr, bien sûr, ces valeurs me parlent aussi !, reprit le DGS, avec toute sa capacité à se conformer à ce que l’on attend de lui. Plus concrètement si vous le voulez, je peux vous apporter des principes. Je suis un expert des principes de mutabilité, de subsidiarité, de continuité, de précaution, de non-régression…

—  Je te coupe, l’ami. T’es un techno, ça se repère tout de suite. Ce n’est pas un problème, tant que tu sais te rendre utile. Mais ne vient pas me faire perdre mon temps avec des trucs que je ne comprends pas. Le seul principe qui a trait ici, il est simple : c’est un principe d’équivalence. Et je ne suis pas sûre que ça te convienne, alors il vaut peut-être mieux que tu reprennes ta route.

%%HORSTEXTE:2%%

Le DGS déglutit. Il avait une forte résistance au stress, certes, mais reprendre la route, c’était reprendre des risques inconsidérés, quand lui, il était plutôt du genre à chercher à mettre sous maîtrise les risques. Il se dit qu’il se devait de tenter autre chose.

—  Non, non, attendez, je vais vous parler d’approches. Approches systémiques, résolution des conflits, reprit-il en forçant l’entrain, tout en voyant la gardienne faire la moue et lever les yeux au ciel. Des méthodes. Je peux vous apporter des méthodes ! Eh, ne partez pas ! J’ai la gestion de projet, j’ai la modélisation ! La planification, oh hé, c’est important la planification ! La théorie des jeux ! La négociation !

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Ce gars se pensait doué en négociation...

La gardienne était partie. Mais elle s’arrêta quand il évoqua le mot "négociation". Elle se retourna. Et éclata de rire. La négociation, vraiment, ce gars se pensait doué en négociation...

— Hein, la négo, c’est… c’est bien. Hein ? La négociation…

Le DGS avait perdu de sa superbe. Laissant percer ses failles, son incertitude. Et c’est peut-être ce qui le sauva ce jour-là. Car pour la première fois depuis le début de leur discussion, la gardienne sembla le dévisager véritablement. Elle vit un homme déterminé, un survivant, quelqu’un qui essayait de faire du mieux qu’il pouvait avec les moyens et le temps qu’il avait. Elle devina aussi les sacrifices auxquels il avait dû consentir pour arriver là.

Alors elle lui donna accès.

Plus tard, le DGS apprit que la communauté intégrait une poignée de profils atypiques pour apporter de la diversité. Or la gardienne n’avait pas vu en lui seulement une diversité, mais une singularité. Dans les jours qui suivirent, elle prit le DGS sous son aile, elle l’intronisa dans la communauté et répondit avec patience, parfois avec amusement, à toutes les questions qu’il posait sur toute chose. Lui fit preuve d’une curiosité et d’un intérêt aux autres qui semblaient insatiables.

Six ans plus tard, presque un mandat, le DGS a finalement beaucoup aidé la communauté à s'organiser, à prospérer, à dépasser ses crises, à construire du sens. Désormais, son vieil ADN professionnel intact, il ressent le besoin de reprendre la route, fort de cette expérience acquise, ouvert à de nouvelles opportunités, pourvu de continuer à se sentir utile et à se tourner vers les autres.

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