L'œil du DGS : "Bienveillance, un mot qui m'agace"

L'œil du DGS :

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"La Lettre du cadre" lance une nouvelle rubrique, intitulée "L'oeil du DGS" : des billets d'humeur rédigés par les femmes et les hommes qui dirigent les administrations des collectivités, et qui vous proposent un regard décalé sur la société, la politique, la vie quotidienne...  Nous ouvrons la série avec une charge contre le mot "bienveillance", dont on use et abuse dans le management public.

Par Fabien Fabbri, DGS de Villejuif (Val-de-Marne)

Il est un mot-valise devenu au cours de ces dernières années une forme de mantra  quasi obligatoire, qui a presque remplacé  le «participatif » comme adjectif qualificatif pour accompagner le « management ». Voici venu désormais le temps du « bienveillant ». Et oui, cette « bienveillance », portée en sautoir comme un talisman magique, comme un passeport vaccinal avant l’heure témoignant sans doute aucun de son goût des autres, m’agace.
Ce mot m’agace pour trois raisons.

Étymologiquement d’abord, il ne vous aura pas échappé que dans « bienveillant», il y a «veillant». Oui du mot, veiller, surveiller, notre management bienveillant vient immédiatement de prendre une bonne dose de verticalité, du chien de berger « veillant » sur son troupeau à la dame patronnesse sur ses agneaux, le management bienveillant ne serait-il au final qu’une resucée relookée au vocabulaire du 21ème siècle d’un bon vieux paternalisme patronal issu davantage des Maîtres des forges que de l’idéologie autogestionnaire des années 60 et 70 ?

Managérialement ensuite, je suis frappé du nombre de fois où dans notre travail quotidien, dans les conduites de nos organisations, de ces communautés d’individus qui ne sont réunis sous cette forme que par le lien professionnel, cette « bienveillance » vient s’ériger en contrepoint d’autre mots en « ..ance » ou en « ..ence ». Bienveillance versus exigence, bienveillance versus performance, comme si, dans le monde difficile qui est le nôtre et que dix- huit mois de pandémie n’ont pas arrangé, la « bienveillance » serait surtout de ne pas en demander trop à nos équipes fatiguées, abimées, ayant perdu « sens » et « reconnaissance ». Une «bienveillance» consolatrice et réductrice qui me semble au final être bien peu émancipatrice : faire peu confiance à l’intelligence et aux capacités de chacune et chacun des membres de nos équipes, cest au final être bien peu bienveillant !  Et si la bienveillance managériale en service public c’était au contraire de ne rien lâcher sur le sens de l’intérêt général et le formidable usage social de nos fonctions ?

Humainement enfin, et sans vouloir généraliser ce qui n’aura peut-être été que de mauvaises rencontres, je suis frappé de l’effet boomerang de l’utilisation de ce vocabulaire par des cadres ou des élu-es pour lesquels il y a loin de la coupe aux lèvres et qui ne voient aucune contradiction à faire l’exact inverse dans leurs pratiques quotidiennes de cette exigence éthique et morale brandie comme un sauf-conduit inattaquable.
Alors, est-ce le mot qui m’agace ou son usage  immodéré et parfois, souvent, inapproprié ?
Le mot, la chose, cela ouvre des débats féconds que la rhétorique peut s’amuser à décliner à l’infini.

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