L'oeil du DGS : "Inclusion, un mot que j'adore"

L'oeil du DGS :

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Dans la rubrique "L'oeil du DGS", les dirigeants territoriaux posent un regard décalé, souvent ironique, sur les us et coutumes de leur communauté professionnelle. Ce billet se penche sur le mot "inclusion", que l'on sert à toutes les sauces, en oubliant son sens profond, et l'effort réel qu'il exige de chacun de nous.

Par Luc Chaperon, DGS du conseil départemental du Finistère

Je dois à mes fonctions de dirigeant de pouvoir utiliser chaque jour un vocabulaire spécifique rempli de mots tarte à la crème, vidés de leur sens, qui passent partout. Sous forme d’injonction managériale, leur force paraît même décuplée et déjà victorieuse des maux connus : résistance au changement, rigidité, ancien monde, verticalité des silos… Encore plus surprenant, ces formules creuses sont aussi reprises en boucle dans les discours politiques où plus le poncif est répété, plus l’orateur semble content de lui.

Des droits fondamentaux

Alors comme le disait Napoléon Bonaparte « la répétition est la plus fortes des figures de rhétorique », allons-y, tous ensemble, tous ensemble, pour le vivre-ensemble, soyons agiles, innovants, collaboratifs, pragmatiques, flexibles, disruptifs, libérés, en réseau et surtout bienveillants. Puis laissons-nousvgriser par les « qu’est-ce que vous causez bien chef » en réplique par la compagnie.

Après ce liminaire, voici ma nouvelle incantation : soyons inclusifs !

L’inclusion est aujourd’hui partout : dans les lois, les rapports, l’éducation, l’action sociale….Quelques sots combattants ignorant de l’Histoire et de la linguistique aimeraient même qu’elle soit dans notre écriture.

Passer du sempiternel « yaka focon » à l’expérience d’une mise en mouvement personnelle initiée par les sentiments inspirés par cet autrui différent.

Bref, avant de réciter ce nouveau mantra d’une société inclusive, essayons d’en donner une définition et ses perspectives.

Selon le Larousse, c’est l’action d’inclure quelque chose dans un tout, un ensemble.

Selon la Commission européenne, l’inclusion sociale se définit par « une participation pleine et entière à la vie économique, sociale et civile », quand les personnes « disposent d’un accès suffisant aux revenus et à d’autres ressources (d’ordre personnel, familial, social et culturel) pour pouvoir bénéficier d’un niveau et d’une qualité de vie considérés comme acceptables par la société à laquelle ils appartiennent, et lorsqu’ils jouissent également de leurs droits fondamentaux ».

Enfin selon Jean-Baptiste Hibon, psychosociologue, c’est « la capacité de se transformer avec l’autre en donnant le meilleur de soi-même ».

Le temps de la rencontre fraternelle

Si les deux premières définitions vont bien caractériser la structuration nécessaire des rapports entre l’individu et les systèmes sociaux - et ainsi lutter contre l’exclusion – la troisième nous invite à interroger notre propre responsabilité à agir sur nous-même grâce à la présence de l’autre. Passer du sempiternel « yaka focon » à l’expérience d’une mise en mouvement personnelle initiée par les sentiments inspirés par cet autrui différent. Cet autre qui vit parfois avec le handicap, la maladie, la pauvreté, la solitude, son manque d’autonomie. Cet autre qui me dérange tellement parce que je n’aimerais pas lui ressembler alors que je sais qu’au fond de moi, lui me ressemble. Et si sa présence pouvait alors me sortir de mon confort et de mes certitudes pour faire un petit pas de côté, donc s’installer à ses côtés, et convenir à deux d’une appartenance commune. Peut-être pourrais-je aussi arriver à révéler ce qu’il y a de meilleur en moi, une envie et une énergie de prendre soin, d’apporter une aide, et tout simplement d’écouter.

Dans une société où les mutations s’accélèrent, dans des crises qui renforcent les forts et affaiblissent les faibles, l’inclusion peut être cette invitation à prendre le temps de la rencontre fraternelle.

La formulation n’est certes pas d’usage dans un environnement professionnel qui sous-tend des relations fondées sur des aptitudes techniques mises en commun pour réussir des objectifs.

« L’idée sans le mot serait une abstraction ; le mot sans l’idée serait un bruit ; leur jonction est leur vie.»

Autant l’appel à « plus de solidarité » entre les équipes est audible, celui à « vivre en fraternité » ne devrait être réservé qu’à la sphère privée, et si possible dans la religion, la famille ou l’équipe sportive.

Il est une notable exception : dans les Armées, où le principe de la fraternité d’armes révèle l’état d’esprit attendu par tous les engagés.

« Qu’est-ce qu’un frère d’armes ? C’est tout simplement quelqu’un au côté de qui je suis appelé, un jour peut-être, à combattre en opérations. Quelqu’un à qui je vais devoir confier ma sécurité, ma vie, la réussite de ma mission (…) Quelqu’un avec qui je vais partager des dangers, des peines, des succès, et parfois des échecs. Quelqu’un avec qui je ne pourrai fonctionner correctement qu’en lui accordant une confiance totale. C’est surtout quelqu’un que je connais bien, dont je sais les qualités et les défauts, les aptitudes et les faiblesses, les savoir-faire particuliers. » (1)

Ces propos font écho à la confiance souhaitable dans nos collectivités, nos collectifs de travail, nos projets, pour que tous mettent en commun leur talent et acceptent leur faiblesse pour l’amélioration du service public.

De cet exercice proposé et joyeux de partager un « mot que j’adore », je retiendrai finalement cette maxime de Victor Hugo : « L’idée sans le mot serait une abstraction ; le mot sans l’idée serait un bruit ; leur jonction est leur vie. »

Vive l’inclusion !

(1) Général de corps d’armée Bouquin, éditorial du journal de la Légion "Képi Blanc" n°774 (2009)

*NB : pour les plus jeunes, le képi blanc, c’est le symbole de l’achèvement de la formation du légionnaire. La Légion, un modèle inégalé de société inclusive, et le général Bouquin, un ancien commandant de la Légion étrangère, corps dont les deux devises sont « Honneur et Fidélité » et « Legio Patria Nostra » (c’est du latin, intraduisible en écriture inclusive, désolé)

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