« La crise économique et sociale est devant nous, nous devons nous y préparer »

Stéphane Menu

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« La crise économique et sociale est devant nous, nous devons nous y préparer »

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Pour faire face au « choc de pauvreté » lié à la pandémie, dix-neuf présidents de département montent au créneau et réclament la création d’un revenu de base. Les pieds ancrés dans la réalité, Germinal Peiro, président du conseil départemental de la Dordogne, explique les raisons qui l’ont poussé à signer l’appel. Et rappelle quelques vérités sur la pauvreté.
Germinal Peiro est président du conseil départemental de la Dordogne depuis 2015. Membre du Parti socialiste, il a été député de la 4e circonscription de Dordogne de 1997 à 2017.

Pourquoi vouloir créer un revenu de base alors qu’il existe le RSA ?

Dans mon esprit, ce revenu ne serait pas accordé à tout le monde mais s’adresserait aux plus précaires, à ceux qui passent entre les mailles du filet du RSA. Les saisonniers, par exemple, que je croise beaucoup dans mon département. Ceux qui travaillent sur des périodes très courtes dans l’année et dont la réalité sociale a été percutée par la crise sanitaire. Les sites touristiques sont fermés, les artisans ne travaillent plus, les équipements ne se fabriquent plus, etc. Il y a un enchaînement très concret de causes à effets sur le terrain ; l’économie est dans un circuit, lorsqu’un accident aussi grave se produit, tout ce circuit se bloque. La crise économique et sociale est devant nous, nous devons nous y préparer pour éviter qu’une partie de plus en plus importante des Français ne décroche définitivement.

« Comment peut-on vivre, quand on est seul, avec 475 euros par mois ? »

Mais la France ne dispose-t-elle pas d’un filet de sécurité sociale suffisamment solide pour aider les plus fragiles à passer le cap avant de retrouver des jours meilleurs ?

Je ne manie pas la langue de bois. Je dis ce que je vois. Les gens sont largués. Depuis 2012, le nombre de SDF a doublé. Les accidents de la vie sont plus fréquents. Divorces, pertes d’emploi, etc. On peut passer du jour au lendemain d’une situation à peu près stable à une autre qui l’est beaucoup moins. Comment peut-on vivre, quand on est seul, avec 475 euros par mois ? Bien sûr, il y a les APL pour le logement. Bien sûr, d’autres aides s’adjoignent, mais ça ne suffit plus… Le nombre d’allocataires du RSA a augmenté de 10 % dans mon département. C’est un drame culturel, social, sanitaire et nous avons été élus pour y répondre.

Lire aussi : Crise sanitaire : alerte rouge sur le RSA

Quel serait le montant de ce revenu de base ?

Autour de 900 euros…

« Le pouvoir d’achat global s’est affaibli, les écarts de richesse sont devenus trop importants »

Ne faudrait-il pas, dans la foulée, augmenter le Smic, qui est de 1 240 euros net, pour rendre l’emploi plus attractif ?

Vous partez d’un prérequis un peu biaisé qui consiste à dire que les gens préfèrent bénéficier d’une aide sociale plutôt que de travailler. Cela fait partie des nombreuses idées reçues autour de la pauvreté. Même s’il est évident que 1 240 euros net ne suffisent plus à vivre aujourd’hui, pour s’acheter une voiture, notamment dans les départements ruraux où les mobilités sont aussi importantes que dans les grandes villes. Le pouvoir d’achat global s’est affaibli. Nous ne sommes plus dans l’immédiat après-guerre. Les écarts de richesse sont devenus trop importants.

Lire aussi : « Le Plan de relance ne consacre que 0,8 % à la grande pauvreté »

Vous réclamez dans un premier temps une expérimentation…

Ce revenu de base mixerait un certain nombre d’aides. C’est une expérimentation. Et ça permettrait à l’ensemble du pays de se porter mieux, ne serait-ce qu’en permettant aux personnes concernées d’être mieux à même de s’inscrire dans une dynamique sociale. Si la personne décroche un emploi à mi-temps, il faudra réfléchir à un retrait progressif du revenu de base. Il faut être très pragmatique.

« Le président de la République ne connaît pas la vraie vie. Cette élite a du mal à percevoir ce que les gens vivent dans la vie réelle »

L’économie, c’est pragmatique…

Oui. Je suis socialiste. J’ai voté Macron au deuxième tour de l’élection présidentielle. Et je le referai dans un an et demi, sans doute encore au deuxième tour, parce que je ne veux pas de Le Pen. Mais le président de la République ne connaît pas la vraie vie. Je ne le lui reproche pas, c’est ainsi. Il a fait de bonnes études, il est issu d’un certain milieu. Et cette élite a du mal à percevoir ce que les gens vivent dans la vie réelle. Par exemple, il m’arrive, chez moi, de proposer à des travailleurs saisonniers de travailler l’été pendant deux mois tout en leur maintenant le RSA. Pourquoi ? Parce que les agriculteurs avaient du mal à trouver de la main-d’œuvre et que les personnes potentiellement concernées avaient peur de sortir du RSA en craignant de ne pas pouvoir y revenir. C’est ça, la vraie vie. Le concret. La meilleure des législations est celle qui s’adapte aux réalités. Et j’ai été député pendant vingt ans, je sais de quoi je parle.

« Les emplois aidés, qui présentent certes des défauts, restent le meilleur chemin vers l’emploi »

Macron, c’est la droite ?

Oui, une droite libérale, peut-être plus décomplexée que celle de Sarkozy envers lequel il a visiblement une certaine admiration. Par exemple, les emplois aidés ont été pratiquement supprimés par Macron. C’est une erreur, marquée par une forme d’idéologie. Car les emplois aidés, qui présentent certes des défauts, restent le meilleur chemin vers l’emploi. Ça permet à des personnes qui en sont éloignées de se faire un réseau, de sortir de chez elles, de voir des gens, de garder les associations, complètement essorées aujourd’hui, dans une dynamique de médiation sociale. L’effet levier n’est plus là. Mais je n’en veux franchement pas au président de la République. Il est brillant, a été élevé dans un milieu de gagnants. Je crois qu’il pense vraiment qu’il est possible de traverser la rue et de trouver du travail. Mais c’est faux. Les gens moins favorisés ont mois de réseaux, moins de contacts. Ils peuvent peut-être traverser la rue mais ils restent sur le trottoir d’en face. Je pense qu’il y a vraiment une fracture sociale dans ce pays, deux mondes qui s’observent, au milieu d’un impensé national : les nantis pensent à tort que les plus pauvres sont un peu responsables de leur situation. Quelle terrible méprise !

Lire aussi : Revenu universel : les territoriaux ont la parole

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