Le blues du territorial un dimanche soir

Dominique Gély

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Le blues du territorial un dimanche soir

Homme-pluie-tristesse

© BrianAJackson -istock

Pendant les vacances, pas de symptômes. Mais l'idée de reprendre le boulot a fait ressurgir le malaise, cette tristesse dominicale de fin d'après-midi. Les vieilles angoisses d'écolier n'expliquent pas tout. Un mal-être au travail, plus ou moins ressenti, plus ou moins accepté, en est peut-être une des causes.

Inexorablement, cela revient. La fin d'après-midi du dimanche. La boule au ventre apparaît. Cafard, angoisse, stress... Ce spleen dominical porte un nom le « blues du dimanche soir ». C'est un petit rien du tout, qui fait partie de nous depuis nos premiers cartables, que l'on traîne consciemment ou non, tellement c'est une évidence partagée. C'est pareil pour tout le monde. Même pour les territoriaux...

Mauvaise nuit

En avril 2008, le groupe de recrutement Monster avait posé à des salariés européens (France, Angleterre, Allemagne, Irlande, Belgique, Pays-Bas, Italie, Espagne, Finlande, Suède, Norvège, Danemark, Hongrie, Pologne, Suisse, Autriche) et des États-Unis, la question suivante : « le dimanche soir, passez-vous une mauvaise nuit à l'idée d'aller travailler ? ». Les résultats montraient que la phobie du lundi était un fléau partagé dans les économies occidentales. Les 1578 Français interrogés répondaient à 30 % « rarement et seulement en période de gros projets », 28 % « oui, cela m'arrive toutes les semaines », 24 % « assez fréquemment » et 18 % « jamais ».

Depuis ce sondage, aucune enquête complémentaire n'a été menée. Une étude globale est en cours. Elle est menée sous la direction de Jean-Marc Ramos, maître de conférences en psychologie et sociologie (à l'Université Paul Valéry - Montpellier III).

Toutefois, le « blues du dimanche soir » est une sorte de privilège de celui qui travaille.

Toutefois, le « blues du dimanche soir » est une sorte de privilège de celui qui travaille. Que peuvent se dire les licenciés de Virgin, de Continental ou de Sanofi le dimanche soir, lorsqu'ils se rendent compte qu'il n'y aura pas de lundi matin ? Ce lundi matin qui faisait leur vie professionnelle. C'est un privilège aussi pour ceux qui travaillent uniquement du lundi au vendredi, en excluant les astreintes, les manifestations, les représentations institutionnelles, l'accompagnement des élus..., le lot de nombre de cadres territoriaux.

Le lundi, on recommence

Mais, comment expliquer que bon nombre de salariés s'abandonnent à cette dépression vespérale aussi brève que régulière ? L'histoire peut nous fournir certains éléments. Le temps divin rapporté par la Bible fait du dimanche un achèvement. La conquête longue et acharnée des travailleurs pour obtenir le dimanche vaqué a entraîné, par opposition contrastée, le lundi travaillé. La psychologie peut aussi être convoquée. L'appréhension de l'école qui reprend invariablement le lundi matin ne s'efface pas avec les années. Elle persiste. Le pli est pris : le lundi, on recommence. « Ça va comme un lundi » entend-on résonner parfois dans les couloirs. Une archéologie de la Territoriale pourrait faire ressortir des tréfonds l'image de l'instituteur-secrétaire de mairie, avec la reprise de la classe le lundi (après s'être arrêté le samedi).

Le « blues du dimanche soir » est une forme de maladie du temps. On la qualifie de « chronopathie ». Les chronopathies désignent toutes les formes (bénignes, aiguës et chroniques) de pathologies en lien direct ou sous-jacent avec le temps. Le philosophe et psychanalyste, Jean-Paul Valabrega (enseignant à l'EHESS, décédé en janvier 2011) a expliqué que l'anxiété, les phobies, les dépressions ont un rapport direct avec le temps, sa fuite et son irréversibilité. La phobie du lundi est pour Jean-Marc Ramos « une névrose du quotidien ». Elle résulte « d'une difficulté à gérer un « conflit de rythmes » : le dimanche soir n'est plus tout à fait le temps du repos dominical et pas encore celui de la reprise du lundi matin ». Il s'agit de « la distorsion entre deux temps ».

Retourner travailler le lundi matin peut être vécu comme une contrainte, un poids, une charge.

Repartir le lundi matin, c'est reprendre le cours du monde, le tour dans le monde. C'est mettre le danger au centre. C'est prendre conscience de la finitude de toute chose, entre séparation et rupture. Mais cette appréhension du lendemain nous interroge aussi sur notre rapport au travail. Retourner travailler le lundi matin peut être vécu comme une contrainte, un poids, une charge. Ce mal, qui s'avère peu aigu, plutôt discret et intime, est un des symptômes d'un malaise sociétal plus intense. Celui du mal-être au travail.

La lancinante progression du sentiment d'inadaptation

Les cadres territoriaux n'échappent pas à cette lancinante progression du sentiment d'inadaptation de leur poste à leurs attentes. Les missions confiées et, dans un premier temps acceptées, doivent être tout à la fois épanouissantes et gratifiantes. Tout cadre, dans n'importe quelle collectivité (grande ou petite), souhaite avant tout s'épanouir, disposer d'une palette d'activités enrichissantes et diversifiées, qu'il peut mettre en parallèle de ses objectifs propres et aspirations personnelles. Dans n'importe quelle direction ou quel service, tout un chacun veut à la fois bien faire et se faire du bien.

Cependant, comment ne pas croire que la valorisation de la performance individuelle, conjuguée au culte de l'urgence (avec toujours sa même litanie : « C'est pour quand ? Pour hier, bien sûr ! ») provoque une insatisfaction grandissante née de la dissociation entre la réalité et la vision idéale/idéelle personnelle. Comment ne pas croire que l'envie de travailler ne s'émousse pas en devant le plus souvent dire « non » (aux équipes « le budget ne le permet pas ! », aux élus « la législation ne le permet pas ! », aux collègues « l'interco ne le permet pas ! », aux administrés « le délai ne le permet pas ! »...). Le cadre territorial peut se sentir pris en étau entre deux conceptions contradictoires : celle de l'efficacité et celle des bonnes relations humaines. Comment imposer des normes de performance tout en respectant chacun ? Moins technicien, le manager, au sein de sa structure, devient de plus en plus un expert du lien.

Apprendre à gérer son rythme

Par-delà une analyse personnelle sur un éventuel mal-être au travail, comment minimiser ce « blues du dimanche soir » ? Quelques astuces peuvent être dessinées. Beaucoup tournent autour du précepte : apprendre à gérer son rythme.

1/Oublier le lundi matin, en essayant d'anticiper toute l'intendance du dimanche soir par une liste des tâches à accomplir consignées dès le vendredi à son arrivée chez soi. Il s'agit de suivre le vieil adage parental « Fais tes devoirs maintenant, comme ça, tu en seras débarrassé pour pouvoir jouer ». Un week-end bien rempli, alternant repos et activités, permet de noyer la complainte du désespéré du dimanche s'apitoyant sur ces deux jours qui ont filé sans en profiter.

2/Programmer, pour le lundi, deux ou trois activités parmi celles que vous préférez accomplir dans vos missions, en s'abstenant de caler des rendez-vous de négociation ou des entretiens de recadrage, synonymes de stress et de pression. Certes, vous ne pourrez pas éviter la plénière, la réunion d'arbitrage ou la commission que vos élus calent irrémédiablement le lundi. Pour contrebalancer un agenda professionnel subi, la semaine précédente, organisez-vous, dans le temps du « midi-deux », une pause pour un déjeuner sympa, une activité sportive ou ludique. Bon, si vous avez encore un repas de travail..., alors prévoyez une fin de journée agréable.

3/Ritualiser le dimanche soir au travers d'un moment que vous attendez avec entrain ou préparez avec envie. L'intérêt est de se trouver une perspective plaisante, rassurante ou qui sort du quotidien (sport, cinéma, restaurant, jeu en famille, balade, moment à soi...). Selon Jean-Marc Ramos, « il faut se concentrer sur une activité qui permet de changer d'état d'esprit, et la ritualiser ».

Bref, pour bannir une anticipation négative du lundi matin et une haine du dimanche soir, faites-vous plaisir et vivez des lundis radieux. Ou presque...

UN SIGNAL D'ALERTE
Étonnamment, même les collectivités recourant à la gamme managériale des stratégies et techniques d'adaptation et du changement ne peuvent pas gommer le piège dans lequel s'enferment certains agents d'une soumission, librement consentie au départ, à un surinvestissement professionnel. La montée constante de la phobie du lundi matin peut être alors un signal d'alerte, pour chacun, de s'interroger sur un changement de fonction, de service, ou de collectivité. Un sujet à aborder lors de l'entretien annuel d'évaluation.

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