« Le clientélisme marseillais repose sur les classes moyennes supérieures »

Stéphane Menu
« Le clientélisme marseillais repose sur les classes moyennes supérieures »

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Un ancien éboueur syndicaliste (Pierre Godard) et un sociologue rompu à l’observation de la ville (André Donzel) : à travers le roman-photo sociologique de la collecte des déchets à Marseille et des enjeux politico-clientélistes qui en découlent, les deux auteurs brossent le portrait impitoyable de la ville. Ou comment les éboueurs résument les contradictions d’une ville.

Comment vous est venue l’envie d’écrire ce livre ?

André Donzel : J’ai rencontré Pierre Godard, dont je connaissais le passé syndical et politique, lors des Assises de la propreté, organisées par l’intersyndicale des municipaux en 2011. En tant que sociologue, je travaille sur Marseille depuis des années et je m’étais intéressé au thème de la propreté pour essayer de comprendre comment le stigmate de la « ville sale » avait pu s’imposer dans son histoire. Un sociologue travaille à la fois sur la durée et dans la réalité quotidienne, à travers des contacts.

Pierre Godard : Cette expertise était éclairante, cette prise de distance. J’ai travaillé pendant 23 ans comme éboueur. J’ai passé des années professionnelles de pur bonheur, avec des gens passionnants, loin des caricatures rapidement brossées. On s’est dit avec André que nous avions sans doute là la matière pour croiser nos parcours.

Marseille a-t-elle toujours été considérée, dans l’imaginaire collectif, comme une « ville sale » ?

AD : J’ai étudié les politiques publiques à Marseille depuis le sortir de la Première guerre. La question de la propreté n’est apparue que très tardivement dans le débat public. Pratiquement, jusqu’aux années 2000, ce n’était pas une priorité. Quand on pense que Paris a mis en place une régie d’élimination des déchets en 1880 et que Marseille n’y a consenti quasiment qu’un siècle plus tard, on peut comprendre l’importance du retard pris.

 Quand on pense que Paris a mis en place une régie d’élimination des déchets en 1880 et que Marseille n’y a consenti quasiment qu’un siècle plus tard, on peut comprendre l’importance du retard pris.

En quoi le fameux fini-parti, qui consiste donc à arrêter son travail lorsque ce dernier est fini, a-t-il participé de cette… sale réputation ?

PG : Il y a vingt ans, le fini-parti ne posait pas problème. C’est la transformation de la nature des déchets qui change les choses. Avec la société de consommation, les déchets sont plus volumineux. Et les camions à bennes marseillais ne compressent pas les déchets, ce qui rend le travail plus compliqué. La mairie de Marseille tarde à investir dans du matériel neuf. Le fini-parti n’a eu mauvaise presse qu’à partir du moment où le lien a été établi avec la saleté de la ville. Mais la pratique était validée par le patronat marseillais dans les entreprises liées aux activités portuaires mais aussi sur l’ensemble du pays. Les ouvriers étaient en effet payés à la tâche.

AD : Disons les choses clairement. Dans le contexte de la ville-port, la propreté n’était pas centrale dans l’esprit public, plus centré sur le développement économique. Le ramassage des poubelles était efficace à partir du moment où il était rapide pour ne pas trop bloquer la ville et ne laissait pas trop de déchets dans les rues.

  Il y a vingt ans, le fini-parti ne posait pas problème. C’est la transformation de la nature des déchets qui change les choses.

Puis la fin des colonies et la crise industrielle, notamment la fermeture des chantiers navals, plombent l’économie marseillaise dans les années quatre-vingt…

AD : Le naufrage est total. 80 000 emplois industriels sont détruits entre 1980 et 2010. Pour se relever, Marseille s’ouvre à une économie plus tertiaire, dont l’aboutissement est le lancement de l’opération d’intérêt national (OIN) Euroméditerranée. Gaston Defferre, ancien maire de Marseille, en fin de carrière politique, lance la conteneurisation et rend la collecte plus professionnelle, en embauchant des cadres dans les services. Parce que pour mieux se vendre aux investisseurs étrangers, Marseille doit s’imposer comme une ville plus propre.

PG : Les éboueurs marseillais étaient très appréciés des Marseillais avant 1986. Ils faisaient partie du paysage, personne ne se posait la question de savoir s’ils faisaient bien leur boulot. Puis la municipalité a souhaité, en 1986 donc, introduire la privatisation dans certains secteurs de la ville. Un des arguments avancés a été celui de la mauvaise qualité du travail effectué par les agents publics de la collecte des déchets. Si la ville a mis du temps à recourir au privé, c’est parce que, pendant longtemps, elle avait confié ce secteur, en plein développement, à des entreprises locales. Ces entreprises n’avaient pas la taille critique pour faire face au défi mais elles pouvaient embaucher des familles pauvres. Or, j’ai retrouvé une note rédigée par un conseiller du cabinet Defferre dans les années soixante révélant que les coûts, dans ces secteurs privés, dépassaient de 25 % les prix du marché.

Le clientélisme marseillais bat alors son plein.

PG : Oui, mais ses racines remontent au sabianisme ((Conseiller général des Bouches-du-Rhône en 1925, député en 1928, il est premier adjoint au maire de Marseille de 1929 à 1935. Il devient maire par intérim en 1931 à la mort de Simon Flaissières puis est réélu député en 1932.)). Simon Sabiani a jeté les bases du clientélisme, profitant de ses réseaux corses et mafieux. Les effectifs gonflent alors, passant de 4 000 à 6 000 agents. Au début des années trente, la plupart des recrutements se font dans le secteur des éboueurs. Cette surreprésentation des agents du nettoiement dans les effectifs municipaux n’est pas négligeable : pour tenir la ville, il faut tenir le syndicat majoritaire dans ce secteur, d’où la prédominance par la suite de Force Ouvrière.

AD : Le clientélisme repose essentiellement sur la connivence indirecte des classes moyennes supérieures avec le système mis en place à la mairie. Ce ne sont pas les gens pauvres, contrairement à ce que l’on pense, mais ceux qui ont accès au pouvoir qui fondent ce lien clientéliste. Quant au syndicat majoritaire, il est d’une grande plasticité idéologique, il passe de Gaston Defferre à Robert Vigouroux, puis Jean-Claude Gaudin, et les présidents successifs de la communauté urbaine de Marseille, qui gère les déchets, avec une grande aisance. Ce système perdure parce que, dans le secteur du nettoiement, les cadres supérieurs de la fonction publique sont peu représentés, de l’ordre de 0,13 % de catégorie A d’après les chiffres de la chambre régionale des comptes, révélés il y a dix ans. Les conflits sont aujourd’hui plus sensibles parce que ce secteur, à l’échelle du monde, est devenu économiquement intéressant. Et les affaires marseillaises, impliquant des proches du président du conseil général des Bouches-du-Rhône, Jean-Noël Guérini, se déroulent dans ce secteur.

Dernier conflit en date FO-Territoriaux/Marseille Provence Métropole, la guerre des maux
Six jours de grève, 4 000 tonnes d’ordures ménagères accumulées… Le dernier conflit des poubelles s’inscrit dans le énième bras de fer entre FO-Territoriaux et la communauté urbaine de Marseille, MPM, pour garder le contrôle du secteur très sensible de la collecte des déchets.

Réorganisation trop brutale
L’application du contrat local de propreté, négocié avec les syndicats territoriaux, instaurait une journée type de 7 h 30 avec un temps de collecte minimum de 5 heures Les Marseillais ont en effet pu constater que les rues étaient – légèrement – plus présentables lors de la mise en œuvre dudit contrat. Mais cette révolution organisationnelle, notamment en termes d’équilibre des effectifs et d’utilisation des GPS, appelés « mouchards » par les rippers, n’a pas été suffisamment anticipée, aux dires de Force Ouvrière. Son secrétaire général, Patrick Rué, n’a cessé de répéter que cette grève était évitable. Était-ce une tactique pour faire porter la faute à la seule communauté urbaine ? FO estime avoir eu gain de cause : renfort de dix postes, révision de l’utilisation du GPS, organisation d’astreintes rémunérées pour les tournées supplémentaires et embauche plus rapide de chauffeurs vacataires. Des demandes jugées modestes, même par des acteurs extérieurs à FO.

Fini-parti bien fini ?
Dans ce bras de fer symbolique pour savoir « qui a gagné quoi », MPM n’entend pas perdre la guerre des déductions faciles. Guy Teissier a fustigé « des contre-vérités » en coupant court à des analyses incomplètes. Il présente son propre bilan : pas d’embauches supplémentaires mais un redéploiement d’agents titulaires ; l’astreinte remplacera désormais les heures supplémentaires pour faire face aux situations exceptionnelles ; le GPS n’a pas de fonction de « flicage » mais d’optimisation des tournées. MPM se réjouit enfin de ne pas être revenue sur le très signifiant fini-parti. MPM et FO se renvoient la balle, la première reprochant au deuxième d’avoir voulu réinstaurer ce système archaïque, le deuxième assurant qu’il n’en avait nullement l’intention. Marseille sera peut-être un jour une ville propre. Mais le temps paraît bien long.

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