Le manager normal existe-t-il ?

Maurice Thévenet

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Le manager normal existe-t-il ?

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Face à la complexité de ses missions, le manager se sent parfois bien désarmé. Les techniques solides proposées par les spécialistes, chercheurs ou conseillers qui se sont penchés sur son cas ne lui donnent malheureusement pas toutes les clés pour résoudre ses problèmes de gestion humaine...
Le manager normal existe-t-il ? C'est souvent son ambition quand il se confronte aux difficultés de la tâche, pris entre les exigences de la performance et les attentes jamais satisfaites des collaborateurs.

Vers une normalité de la mission...

Dans tous les secteurs d'activité, la crise se fait sentir et exige toujours plus de résultats. Parallèlement, les collaborateurs imputent leurs difficultés personnelles et revendiquent des droits sans toujours prendre la mesure de leurs devoirs. Le manager en a souvent assez - comme me le disait l'un d'eux - que les autres se taisent quand il approche de la machine à café ! Il aimerait être un salarié normal, maîtriser le périmètre de son poste alors que le champ des exigences qui lui sont imposées paraît sans limites. Il aimerait un peu de reconnaissance comme tout le monde, au-delà de la paie et du statut. Il voudrait aussi que quelqu'un se préoccupe de son stress et de sa souffrance ou même, tout simplement, que l'on reconnaisse ce qu'il fait le plus souvent dans la discrétion.Tout a pourtant été mis en œuvre pour lui faire une vie de salarié normal. Depuis des décennies maintenant organisateurs, chercheurs ou spécialistes du management ont ouvert trois pistes pour normaliser sa mission.La première, renforcée depuis deux décennies, a consisté en un effort de bureaucratisation sans précédent. On a généralisé les normes, les règles, les processus de manière à standardiser, contrôler, piloter et cadrer l'action de chacun au mieux de la rigueur et de l'efficacité technocratique. Dans ce contexte le manager devrait avoir la satisfaction de se voir totalement épaulé et soutenu dans ses actions. Il devrait même pouvoir se sentir inutile dans un système qui a tout prévu en repoussant toujours plus loin les frontières de l'ingénierie sociale.La deuxième piste a été ouverte par les chercheurs qui s'évertuent à fixer les canons de la fonction managériale décomposée en tâches, activités, scènes et situations requérant chacune des réactions et comportements appropriés. Fort de tous les référentiels d'activités et de compétences, le manager aurait dû pouvoir compter sur le soutien permanent de guides efficaces pour lui dicter les réactions appropriées.
Devenant leader tout-terrain, le manager pouvait ainsi rêver de se sortir par magie de toute situation délicate.
La troisième piste a été ouverte par tous les inspirateurs qui font croire à la possibilité d'un charisme irrésistible permettant d'imposer une vision, un pouvoir ou une influence irrésistible et universelle. Devenu ainsi un leader tout-terrain, le manager pouvait ainsi rêver de se sortir par magie de toute situation délicate. Il lui suffisait d'un peu de travail, de développement personnel et d'inspiration pour relever sans peine ni émoi toutes les difficultés de sa mission comme les héros des success-stories lui en montraient la voie.

... souvent illusoire

Malheureusement cette normalité d'un management sans frottement est totalement illusoire. Manager, c'est tenter de faire produire un résultat par un collectif, c'est essayer d'influencer des comportements individuels pour produire une performance forcément collective. Manager, ce n'est pas remplir des tableaux, faire du reporting et ou nourrir l'insatiable système d'informations. Manager, c'est donc se confronter en permanence au mystère des personnes, à l'imprévisibilité des réactions humaines, à la diversité des personnalités, des projets ou des systèmes de représentations. Manager, c'est prendre le risque toujours renouvelé de la relation à l'autre et puisque ce n'est déjà pas si facile chez soi, il est peu probablement que ce le soit plus au travail.La normalité du management est illusoire aussi quand travailler ne veut plus dire la même chose d'une organisation ou d'un service à l'autre. Il n'y a que les observateurs pressés pour soutenir que les conditions de travail ont changé comme si elles avaient translaté en quelques années d'un état à un autre, toujours vers plus de détérioration d'ailleurs. Avec plus d'attention le lecteur notera que le travail n'a pas changé ces dernières années, il a plutôt éclaté en des formes de plus en plus diverses. D'une entreprise à l'autre, d'un service à l'autre au sein de la même collectivité, le travail a évolué dans des directions différentes comme la mission situation des managers.La normalité est tout aussi illusoire quand les apprentis managers imaginent que les cas et situations sur lesquels ils ont travaillé lors des séminaires de management leur seront utiles pour traiter leurs propres problèmes qui ne s'en rapprochent jamais totalement. Face à ses problèmes, le manager a toujours l'impression de recevoir de pauvres conseils inutiles, parce que le conseilleur n'a jamais la même information sur la situation, parce qu'il ne peut jamais ressentir et vivre la situation comme celui qui est en fonction.

Bannir toute naïveté

La normalité du management, c'est son anormalité, c'est le fait qu'il ne peut se soumettre à la tentation bureaucratique de notre époque de tout transformer en règles et en process. La normalité du management c'est qu'il demeure une activité humaine, relationnelle. Les personnes ne sont ni totalement bonnes ni fatalement mauvaises. Elles partagent les mêmes tendances à l'égoïsme et à la mesquinerie, elles ont toutes plus ou moins capables de solidarité et de coopération. C'est une position naïve ou idéologique de se satisfaire d'une approche monocolore de la nature humaine : c'est d'ailleurs l'expérience cuisante du nouveau manager quand il découvre que cette nature humaine ne correspond jamais totalement à ce qu'il avait rêvé et qu'il ne fait pas mieux que tous les petits chefs qu'il a critiqués avant de le devenir.
Selon les psychologues, le manager doit trouver une motivation intrinsèque.
L'anormalité normale du manager c'est d'assumer une mission pas forcément valorisante, génératrice, au-delà de la paie et du statut, de beaucoup de frustration. Le management est une source inépuisable d'occasions de se voir renvoyer une image de soi très éloignée de son image idéale. Les psychologues ont inventé une belle notion pour l'exprimer : les managers doivent trouver une motivation intrinsèque quand la maturité leur apprend progressivement que la plus belle des reconnaissances se situe aussi (pas seulement) dans l'accomplissement personnel plutôt que dans la reconnaissance externe.

Un dosage subtil

L'anormalité normale du manager, c'est de considérer que la raison d'être de son activité est toujours de faire produire un résultat par un collectif de travail. C'est l'objet central du management, sans s'y limiter. Nos modes de raisonnement sont souvent exclusifs plutôt qu'ouverts. Le résultat de quelque travail collectif est indispensable mais la fonction englobe plus que cela en comprenant les relations entre les personnes et le développement possible du manager. La mission première d'un manager en période de crise est de produire du résultat mais en aucun cas cela ne l'exonère des aspects humains et sociaux de sa tâche et il n'y a guère que des principes de management mal compris ou une curieuse hémiplégie du cerveau pour se laisser aller à considérer l'un sans l'autre.Le critère de normalité ne s'imposera sans doute pas comme un critère nouveau et pertinent pour décrire le management. C'est même une question que les managers ne devraient pas se poser. Leur rôle et leur mission sont tellement importants qu'ils ne pourront jamais pertinemment être contenus dans ce caractère statistique. Sans doute faut-il chercher ailleurs de quoi nourrir les réflexions sur la mission managériale : la nécessité du résultat, le partage avec les équipes, l'autorité qui ne fait qu'exprimer une finalité qui les dépasse.

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