Le politique au bord de l'abîme

Roger Morin

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Le politique au bord de l'abîme

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Attention : ce livre est d'un noir pessimisme quant à l'état actuel de la politique, et à ses évolutions possibles. Sa lecture s'impose pourtant, si l'on veut comprendre ce qui nous arrive avant d'espérer reconstruire.

Christian Salmon s'est fait connaître comme théoricien du storytelling, art de séduire par le récit, faute de savoir convaincre par le programme et l'action efficace. Il va aujourd'hui plus loin, en montrant que cette récente transformation du politique, loin de lui ouvrir un nouvel âge d'or, en serait plutôt le chant du cygne.

Deux révolutions dévastatrices

Deux grandes transformations sont à l'origine de l'effondrement du politique qu'il analyse ici.

La plus importante est la révolution néolibérale, entreprise de déconstruction de l'État, qu'elle dépossède de ses prérogatives à tel point que la notion même de souveraineté est frappée de désuétude.

L'autre est celle de la communication, qui déplace le politique vers de nouvelles scènes médiatiques où les fondamentaux de la démocratie - délibération, argumentation, connaissance - n'ont pas leur place, puisque l'immédiateté et la recherche de la séduction par l'émotion y sont la règle. Ces deux « révolutions » n'auraient pas produit sur la sphère publique les effets dévastateurs que l'auteur décrit ici magistralement, si les politiques ne s'étaient crus obligés de s'en faire les accompagnateurs plus ou moins zélés.
En intégrant leurs logiques, qui portent en elles leur disparition, ils se sont engagés dans un processus d'autodestruction dont on mesure aujourd'hui la violence. La nouvelle figure du politique - résultat de la perte de substance qu'il s'est infligée, autant qu'il la subissait - tient largement du simulacre.

Le volontarisme verbal, trop rarement suivi de résultat, nourrit le désenchantement.

L'invocation des valeurs, censée suppléer à l'incapacité à agir efficacement, s'avère contre-productive, conduisant à mettre en pleine lumière les turpitudes insoupçonnées qui envahissent l'actualité. Le volontarisme verbal, trop rarement suivi de résultat, nourrit le désenchantement. Faute de légitimité des autorités, les personnes qui en ont la charge sont exhibées dans une sorte de jeu de massacre qui prend des allures sacrificielles.

La rhétorique du changement, bien adaptée au rôle d'opposants, vole en éclats à l'épreuve de l'exercice du pouvoir. En définitive, c'est un effondrement du politique sur lui-même que nous vivons. Et il menace d'une perte de confiance sans précédent l'ensemble de la sphère publique.

Une alternative indispensable

Le constat est évidemment accablant, d'autant qu'il n'est guère assorti d'éléments positifs qui pourraient suggérer une alternative. Il faudra bien s'en préoccuper, pourtant, car il montre aussi que le modèle qui prévaut aujourd'hui ne tiendra pas longtemps, en raison des contradictions qui le travaillent : l'abus du « récit » délié du réel disqualifie la parole publique, le volontarisme à outrance sans incidence sur le cours des choses alimente un cercle vicieux de délégitimation, et les personnages auxquels les nouvelles règles du jeu accordent la première place révèlent de plus en plus leur vulnérabilité.

La notion même de souveraineté est frappée de désuétude.

Cette indispensable alternative, ce n'est probablement pas d'un renouveau de l'État national qu'il faut l'attendre : les dés y sont pipés, la lutte pour la survie du politique s'y déroule dans un système qui a tout pour l'engloutir.

Il y a sans doute davantage à chercher au niveau inférieur, le local, où les phénomènes que décrit Salmon n'ont pas produit pour l'instant les mêmes dégâts, ou au niveau supérieur, l'Europe, qui pourrait être le niveau de reconstitution d'une forme de souveraineté adaptée au monde d'aujourd'hui.

Extraits :
" Quand le roi est nu et le pouvoir impuissant, en quoi consiste le fait de gouverner, sinon à jouer de manière délibérée avec les apparences ? "
" Ce que le poète anglais Coleridge décrivait chez le lecteur de fiction comme « une suspension provisoire de l'incrédulité » est le signe d'une performance politique réussie. "
" De l'incarnation de la fonction, on est passé à l'exhibition de la personne. Du caractère sacré de la fonction, à sa profanation. L'exercice de l'État a perdu sa dimension sacrée pour revêtir une portée sacrificielle. "

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