Le spectacle vivant Jeune Public, une dynamique fragile qui se doit d'être reconnue

La Rédaction

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Un Manifeste « pour une politique culturelle et artistique du spectacle vivant en direction de la jeunesse » est actuellement élaboré par un collectif d'associations réunissant notamment L'Association nationale de Recherche et d'Action théâtrale (ANRAT), L'Association du Théâtre pour l'Enfance et la Jeunesse (ATEJ), le Festival mondial des Théâtres de marionnettes de Charleville Méziéres, La Ligue de l'enseignement, l'Office Central de la Coopération à l'Ecole (OCCE) et Scènes d'enfance et d'ailleurs.

Cette association avait déjà été à l'initiative d'une étude, publiée en 2009 par le Ministère de la culture, sur les conditions de production et de diffusion des spectacles adressés au jeune public en France. Elle faisait suite à des travaux plus partiels, tel  le mémoire de DEA de Charlotte Lennuyeux en 2005 (Univ  Paris 3) qui exposait les politiques conduites en France, en Allemagne et en Belgique.  Une Journée d'étude à Nivillac (Bretagne), le 11 février 2011, s'est aussi penchée sur les enjeux de la création jeune public.

Lors des BIS de Nantes, le 18 janvier dernier, cette association Scènes d'enfance et d'ailleurs, que préside Geneviève Lefaure, a présenté devant quelques 300 personnes l'état des réflexions, les premières propositions et la démarche participative retenue pour élaborer ce Manifeste : notamment par l'organisation de micro-rencontres sur le territoire français autour de chantiers touchant aux problèmes spécifiques du spectacle jeune public, tant dans le domaine des écritures contemporaines, de la création, de la diffusion (y compris à l'international), de la médiation, de l'implication sur les territoires, de la relation aux collectivités locales...

Car le secteur du spectacle pour enfants et adolescents, s'il peut sembler présenter des questionnements analogues au spectacle vivant en général  (le souci de l'exigence artistique, la problématique des gros et des petits, le rôle des résidences et des festivals, l'accessibilité territoriale notamment en milieu rural...), se caractérise aussi par des valeurs propres (une richesse artistique trop méconnue) et  des  spécificités. A partir de l'étude précitée, Cyrille Planson, très attaché à cette question, les rappelait dans un récent article de la Scène (n° 61, été 2011) : une multiplicité de réseaux et d'acteurs culturels, une profusion de compagnies de toutes tendances artistiques, mais qui occultent en fait la précarité des projets :  «Si les compagnies qui proposent des spectacles à destination des jeunes tournent beaucoup plus que les autres, les prix de vente des spectacles sont plutôt modiques, les formes et la technique relativement simples et les tarifs d'entrées réduits ; les jauges sont souvent limitées ; l'apport en production et les parts de coproduction sont rares, par contre l'autofinancement et l'autoproduction sont importants». Cela explique la faiblesse de l'économie du marché « jeune public »... et le risque d'un formatage économique voire artistique.

Il s'agit donc d'abord de se donner une culture commune en se mettant d'accord sur un vocabulaire relatif aux pratiques et aux métiers de ce secteur  (cette démarche rejoint celle du glossaire qu'élabore le collectif Canopeea sur les pratiques, l'éducation et les enseignements artistiques - cf chap. V des Actes des Assises de Brive). Et ensuite de lancer des pistes, notamment sur les questions de la formation aux problématiques du jeune public (dans les Conservatoires, l'ENSATT ou  les Masters, mais aussi grâce aux bibliothécaires et aux libraires) ou sur la nécessité d'un projet jeune public dans chaque établissement culturel. Parmi les propositions déjà élaborées, citons celle qui consisterait à créer , avec l'aide de l'Etat et des collectivités territoriales, une trentaine de pôles de production spécialisés, qui pourraient prendre appui sur des lieux existants sur les territoires (un peu à l'image des Pôles Cirque et des CNAR, centres nationaux des arts de la rue) ; sans objectif de diffusion particulier, ils soutiendraient la création sous diverses formes (coproductions, résidences, accompagnement des artistes) et joueraient un rôle de centre de ressources et de formation.

La démarche de ce collectif d'associations se veut ambitieuse, elle a le mérite de mettre en exergue  dans l'espace public la réalité et les difficultés d'un secteur porteur (il génère une économie et des emplois), en vue d'inciter à la mise en oeuvre d'une politique forte en direction du jeune public. Les élus et les agents culturels des collectivités doivent se sentir aussi concernés que l'Etat par ces enjeux, notamment en termes d'expertise et de moyens, pour garantir  la qualité des offres artistiques pour la jeunesse ainsi que des politiques systématiques  d'éducation artistique et culturelle. Certaines collectivités locales se sont d'ailleurs engagées dans cette voie en plaçant le jeune public au coeur de leur projet culturel, en en faisant un socle transversal ouvert à tous les arts.

Devant l'absence d'une politique d'ensemble de l'Etat (et bien qu'il existe quelques dispositifs ou scènes conventionnés jeune public), les acteurs concernés par le jeune public, à l'instar de ce qu'ont fait les acteurs des musiques actuelles, des arts de la rue et de la piste, se sont mis en mouvement eux-mêmes pour faire bouger les lignes. Ils doivent maintenant trouver les relais politiques nécessaires pour que s'impose en France  la nécessité d'une politique culturelle forte en direction de l'enfance et la jeunesse, et que l'on arrête enfin de considérer les spectacles jeune public comme des spectacles de seconde zone.

Je ne pourrais conclure sans vous raconter que je suis allé récemment revoir à Rumilly (13 000 hab) le spectacle  Oh Boy ! d'Olivier Letellier, d'après le roman de Marie-Aude Murail,  qu'interprète de façon jubilatoire Lionel Erdogan qui à lui tout seul est le narrateur et joue quatre personnages. On a là une histoire qui sait parler avec humour et humanité aux adolescents d'aujourd'hui de sujets sensibles et graves comme l'abandon, la maladie et l'homoparentalité, avec une mise en scène d'où ressort une grande économie de moyens (incroyable tout ce qu'on peut faire avec une seule armoire) et jouant magnifiquement  entre récit et subtile manipulation d'objets...  Je peux témoigner combien ce spectacle a renforcé l'élue à la culture de la Ville de la nécessité et de la justesse d'une programmation jeune public de qualité  dans la salle de spectacles municipale inaugurée l'an dernier, cela au vu des réactions de collégiens et de  leurs profs qui disaient leur envie, à l'issue du spectacle, de pouvoir faire du théâtre eux-mêmes l'an prochain.

Gagné ! comme quoi la qualité finit toujours par payer...

François Deschamps

[Photo FD : une affiche dans le métro à Montréal]

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