Les Gilets jaunes infusent discrètement dans la Territoriale

Stéphane Menu

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Les Gilets jaunes infusent discrètement dans la Territoriale

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Comment le mouvement des Gilets jaunes percute-t-il la Territoriale ? Petits employés et petits agents, même combat ? Pas mal de fonctionnaires territoriaux participent à la mobilisation inédite des Gilets jaunes. Les premières analyses sociologiques le démontrent. Sans peser vraiment sur la réalité de leur quotidien…

Pas simple de déterminer avec la scientificité requise si une grande part des fonctionnaires territoriaux est sensible au mouvement des Gilets jaunes.

Une grosse cohorte de fonctionnaires territoriaux…

On peut cependant le supposer à la lecture de la note rédigée en janvier 2019 par Luc Rouban ((Vague 10 du Baromètre de la confiance politique, réalisée du 13 au 24 décembre 2018 auprès de 2 116 personnes interrogées selon la méthode des quotas.)), directeur de recherche au CNRS et membre du Cevipof (Centre de recherches politiques de Sciences Po).

Lire aussi : Luc Rouban : "Les petits maires ont le sentiment d'être des agents de l'État"

« Le soutien au mouvement des Gilets jaunes est essentiellement le fait des catégories populaires et moyennes alors que son rejet caractérise plus particulièrement les catégories socioprofessionnelles supérieures », écrit le chercheur. Classes populaires et moyennes qui forment une grosse cohorte de fonctionnaires territoriaux… « Je ne vois pas de Gilets jaunes dans ma mairie », commente un DGS. « C’est de l’ordre du privé et c’est mieux ainsi. En revanche, je suppose que les nombreux thèmes débattus recoupent certaines de leurs préoccupations », poursuit-il.

62 % des sondés agents d’encadrement de la fonction publique ont une perception positive du mouvement

Si le soutien au mouvement « est fortement corrélé à un niveau de défiance particulièrement élevé à l’égard des institutions politiques comme à la critique du capitalisme », la demande de démocratie directe, portée par le référendum d’initiative citoyenne (RIC), « dépasse largement les frontières de ce mouvement », indique Luc Rouban. C’est pour cette raison que le mouvement est jugé « comme une action profitable à l’ensemble des Français et pas seulement aux plus démunis ».

Chez ceux qui soutiennent « plutôt » ou « tout à fait » les Gilets jaunes, on trouve 74 % d’ouvriers, 81 % de personnels des services directs aux particuliers mais aussi 71 % de chômeurs n’ayant jamais travaillé. Dans les classes moyennes, 62 % des agents d’encadrement de la fonction publique sondés ont aussi une perception positive du mouvement.

Autre élément éclairant : la prédominance du vote Rassemblement national chez les Gilets jaunes. 34 % de ceux qui soutiennent « tout à fait » le mouvement ont voté Marine Le Pen en mai 2017 ; ils sont 20 % dans la même situation à l’avoir fait pour Jean-Luc Mélenchon. À titre comparatif, ils ne sont que 7 % à soutenir « tout à fait » le mouvement et avoir glissé un bulletin dans l’urne en mai 2017.

Lire aussi : Plusieurs nuances de RIC

Bourgogne - Franche-Comté fait un geste

« Cela peut avoir un impact en termes de management, c’est vrai, comme une tension plus forte entre les encadrants et les agents. Mais je ne dispose pas d’information pour l’heure de cette nature », rajoute notre DGS. S’ajoute au malaise des fonctionnaires le fait que ces derniers, pour la plupart, ne bénéficieront pas de la prime exceptionnelle. « Les agents étaient cruellement absents du discours d’Emmanuel Macron » regrette ainsi Jean-Marc Canon (CGT). Accordé au secteur privé, le dispositif de prime exceptionnelle ne s’exportera pas vers la fonction publique.

Les collectivités sont libres d’agir à leur guise et selon leurs ressources

« Il nous paraît difficile au niveau de l’État d’imposer aux collectivités locales et aux hôpitaux le versement d’une prime aussi conséquente, a justifié Olivier Dussopt, secrétaire d’État auprès du ministre de l’Action et des Comptes publics. C’est un problème purement budgétaire, cela représenterait une dépense de plus de cinq milliards d’euros ». Les collectivités sont donc libres d’agir à leur guise et selon leurs ressources : une des rares recensées, la région Bourgogne - Franche-Comté, a ainsi décidé de verser 100 à 200 euros à ses quelque 4 500 agents.

La réforme de la fonction publique aura-t-elle lieu ?

Les agents publics, tout comme les salariés du privé, pourront tout de même bénéficier du dispositif de défiscalisation des heures supplémentaires au 1er janvier 2019. « Cela représente un gain qui peut être non négligeable de plusieurs centaines d’euros par an en termes de pouvoir d’achat », a souligné Olivier Dussopt, qui estime que 1,5 million d’agents publics sont concernés.

Les retraités du public sont concernés par l’exemption de la hausse de la CSG, si leur revenu est inférieur à 2.000 euros nets par mois

Le gouvernement vise aussi l’élargissement de la revalorisation de la prime d’activité à 600 000 fonctionnaires (soit 12 %) contre 400 000 actuellement (8 %). En outre, les retraités du secteur public sont concernés par l’exemption de la hausse de la CSG, comme les retraités du secteur privé, si leur revenu est inférieur à 2 000 euros nets par mois.

Dans ce contexte, la réforme de la fonction publique, qui se profile au printemps, risque d’être difficile à mener. Présentée parfois comme « la mère des batailles » par l’entourage du président de la République, elle vise à transformer « en profondeur » « l’organisation du secteur public pour le rendre plus efficace », a rappelé Emmanuel Macron lors de ses vœux aux Français, le 31 décembre.

Avec cette réforme, le gouvernement court le risque de nourrir les mouvements sociaux. La reportera-t-il ?

Le projet de loi devrait être examiné en conseil des ministres en février, pour une adoption par le parlement avant le début de l’été. Les principales dispositions sont connues. Il s’agit de recourir plus largement aux contrats dans le recrutement de fonctionnaires et de développer la rémunération au mérite. Des plans de départ volontaires pourraient aussi être proposés à ceux qui le souhaitent. Tenir les deux bouts du problème – être plus efficace avec moins de personnel – est une promesse d’autant plus compliquée que le mouvement des Gilets jaunes a mis en lumière la faible présence de l’État dans certains territoires. Avec cette réforme, le gouvernement court donc le risque de nourrir les mouvements sociaux. La reportera-t-il ?

Lire aussi : Avant la grande réforme de la FP, quelques petites clarifications

Les maires émetteurs ou en retrait

Virginie, Atsem dans le centre de la France, avoue « que pas mal d’assistantes étaient séduites par le mouvement. Mais moi, je préfère l’échange d’idées, dans le calme, à mille lieues de ce qui s’est passé ensuite », assure-t-elle. Patrick, lui, est plus direct : « je dois faire attention, je risque d’être repéré par les élus. C’est difficile de s’engager. J’ai peur de le payer par la suite. Mais je suis à 100 % à fond dans ce mouvement ».

Du côté des « petits » maires, certains craignent de s’en prendre « plein la gueule », comme l’assure une directrice d’un centre de gestion. « La moitié des maires ne souhaite pas se représenter, ce n’est pas à quelques mois de la fin de leur mandat qu’ils vont s’exposer », poursuit-elle. Et d’ajouter : « de toute façon, pour la plupart, ils n’ont pas de réponses et subissent la situation ».

« Je dois faire attention, je risque d’être repéré par les élus. C’est difficile de s’engager »

D’autres maires ont été plus proactifs, comme celui de Brest, François Cuillandre, qui a déposé en préfecture le cahier des doléances le 21 janvier dernier : « j’ai lu les avis de la population. J’ai pu constater que les demandes de plus de justice fiscale, comme le rétablissement de l’ISF ou l’impôt progressif, de revalorisation des faibles revenus et en particulier des petites retraites, la pérennité des services publics dans leur globalité et leur diversité, ainsi que le souhait d’une démocratie rénovée, sont les revendications que les Brestoises et les Brestois ont exprimées en plus grand nombre », assure ce dernier.

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