Les mises en récit des faits de résistance

La Rédaction

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Dans le cadre des séminaires itinérants du réseau Mémorha nous organisions  cette semaine à Annecy une rencontre sur « les mises en récit » de la seconde guerre mondiale et notamment  la résistance.  Car on se trouve confronté à un engouement du public pour tous ces récits, allant du témoignage au roman.

Pierre JUDET, maitre de conf à l'Université Pierre Mendès-France de Grenoble, a introduit le sujet en parlant de cet objet ambigu qu'est le récit, entre réalité et fiction : il évolue chez le même locuteur selon l'époque, il fait oeuvre de sélection en fonction de ce que la personne a vécu, à cru vivre ou a voulu vivre ;  enfin  il est influencé par le contexte, par ce que disent les autres, le collectif.

A travers un travail d'historiographie, Gil EMPRIN, enseignant en histoire et prof associé au Musée de la Résistance et de la déportation de Grenoble,  s'est interrogé sur la fameuse « spécificité » de la résistance haut savoyarde, en définissant deux temps :

- Un 1er temps : de 1945 à 1980, le temps des certitudes (avec les trois groupes que sont les rescapés des Glières, le 27° BCA de l'armée et la mouvance communiste)." Les Glières, nous a expliqué Gil Emprin, c'est dès le départ une bataille de radio, de propagande, puis une bataille de récits". Cela devient vite un mythe national, c'est-à-dire une vérité certes mais transmise, donc forcément quelque peu déformée, avec sa part d'épopée tragique et aussi ses valeurs d'unité (le rassemblement contre le nazisme de personnes d'origines, de croyances et d'obédiences très différentes). C'est un mythe qui a résisté aux époques (y compris pendant la guerre froide) et qui s'est renforcé au gré des visites officielles de chefs d'Etat et des anniversaires décennaux, et plus récemment des contre-manifestations faisant écho aux visites de Nicolas Sarkozy).
- Un 2è temps, à partir des années 80 : dans le contexte de la démythification de l'histoire de la Résistance, on assiste à une multiplication des formes de récit, y compris parfois de chroniques de type journalistique sans problématisation ni analyse historique distanciée.

Gil Emprin a aussi pointé le fait que, si le mythe a pu sembler étouffer l'histoire sous la mémoire, le poids des Glières a pu aussi longtemps étouffer de nombreux autres faits de Résistance en Haute Savoie.

Michel RAUTENBERG, prof de sociologie à l'Université Jean Monet de St Etienne,a  ensuite traité de ceux qu'ils appellent les « faiseurs de mémoire » et de ce « cousinage » entre  histoire et mémoire. Chacun, à sa place, a son récit légitime.

Il a d'abord insisté sur le rôle des institutions mémorielles, de la mise en récit (après souvent une phase d'oubli) en mobilisant la mémoire collective : c'est-à-dire des mémoires qui se croisent et se contredisent, pour aider à dépasser les traumatismes et développer le lien social (cf. par exemple à Saint-Martin d'Hères : usages sociaux du passé et politique de la mémoire, ainsi que le numéro « Repères » de la DIV d'avril 2007 : Travail de mémoire et requalification urbaine).
Michel Rautenberg a ensuite explicité le processus de la mémoire, qui est un acte, une pratique, faisant intervenir, outre la remémoration des faits, d'autres messages plus récents. On est à la fois dans la fidélité du message, mais aussi dans les conséquences des échanges, de la transmission, des croisements de points de vue.

Dans le débat qui a suivi, Pierre Judet a eu l'occasion d'expliquer que le travail de l'historien n'était pas de décrire l'histoire mais de l'écrire, c'est-à-dire de faire la critique de ses sources, de comprendre comment elles ont été produites, construites et comment elles évoluent,  et d'en chercher d'autres, écrites et orales (attention à l'interprétation de « vrais » documents, comme certaines archives de Vichy ou encore ce PV d'un gendarme ayant déclaré mort un résistant pour pouvoir le sauver : plus tard un auteur qui avait répercuté sa mort dans l'un de ses livres s'est aperçu lors d'un débat qu'il était vivant, en face de lui !).

Nous avons entendu l'après-midi  trois démarches d'auteur puis longuement débattu, notamment sur le rôle de l'art, de la littérature, comme possible prolongement du travail de l'historien ou du témoin, par exemple pour tenter de mettre des mots sur l'indicible, pour comprendre les ressorts « de la banalité du mal » (Arendt), ce qui n'empêche pas que le roman soit exempté de tout travail de distance critique.

On le sait, les nazis étaient issus en grande majorité des élites sociales, ils étaient pour la plupart cultivés, mélomanes... c'est pourquoi il nous faut affronter le fait que « le savoir » n'est pas héls un rempart suffisant qui pourrait empêcher de devenir l' instrument d'une machine nazie.

C'est pourquoi au sein de ma direction (service mémoire et citoyenneté), nous essayons de travailler avec tous les maillons de la chaîne : avec des témoins et amis de la résistance, avec des historiens (au sein d'un comité scientifique) mais également sur nos sites de mémoire et dans les collèges avec des médiateurs culturels et des artistes, afin de développer des valeurs (républicaines, démocratiques) tel que l'engagement civique ou le sens du service public.

François Deschamps

Photo : Gil Emprun, Pierre Judet et Michel Rautenberg

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