Les quartiers populaires, seuls face à eux-mêmes

Stéphane Menu

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Les quartiers populaires, seuls face à eux-mêmes

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Entre le docteur Macron et « ses » patients (habitants, acteurs et élus des quartiers), l’incompréhension le dispute à l’ubuesque. Et le pourcentage étique du budget consacré à la politique de la ville dans le plan de relance n’en est qu’une illustration supplémentaire, à peine compensée par les nouveaux financements issus du dernier CIV.

On ne compte plus le nombre d’interpellations, de tribunes, d’appels et contre-appels. À chaque fois, la crise sociale et économique dans les quartiers populaires y est auscultée par les maires et divers acteurs de terrain. À chaque fois, le soufflé retombe. Pourquoi ? Parce que la politique de la ville est, au choix, un angle mort de notre République ou un « impensé » que l’on ne traite que dans l’urgence, quand les cités s’embrasent et font peur.

Les maires ne sont pas gourmands, ils réclament qu’1 % du plan de relance

Des mesures sont alors adoptées, plus ou moins pertinentes. Puis l’oubli fait son œuvre, recouvrant les quartiers de l’anonymat dans lequel ils végètent depuis tant d’années, en attendant le prochain embrasement.

Plan-plan de relance

La dernière tribune en date remonte à novembre 2020. Cent dix maires de tous bords politiques interpellent Emmanuel Macron sur les effets de la crise sanitaire et économique dans les quartiers populaires. Les mots employés ont un arrière-goût de déjà-vu. « En dépit des alertes, les villes et quartiers populaires restent un angle mort du plan de relance : aucune mesure ambitieuse n’a été prise pour répondre à la détresse sociale et économique qui frappe nos communes », peut-on lire. Les maires ne sont pas gourmands ; ils réclament qu’1 % du plan de relance, soit 1 milliard d’euros, soit attribué « aux territoires en décrochage », dont 620 M€ débloqués au plus vite face à la contagiosité du virus de la pauvreté.

Tout le monde s’y était mis et, six mois plus tard, le plan Borloo redonnait de la perspective aux quartiers populaires

Ils sont tenaces, ces édiles, pas rancuniers. Oubliée la tartuferie du discours de Tourcoing prononcé le 14 novembre 2017 par le président de la République, appelant à une « mobilisation nationale pour les villes et les quartiers », invitant l’ancien ministre de la Ville de Jacques Chirac, Jean-Louis Borloo, respecté par tous, à remonter sur le ring. L’intervention présidentielle avait été rendue nécessaire par la grogne montante des maires et des associations de banlieues, cristallisée par « l’appel de Grigny », née dans la foulée du gel des emplois aidés, des coupes budgétaires et de la baisse des APL.

Les solutions sont là !

Mobilisés, presque optimistes, tout le monde s’y était mis et, six mois plus tard, le plan Borloo redonnait de la perspective aux quartiers populaires. Une feuille de route laissée en plan par Emmanuel Macron, laissant les maires « groggys ». Dans Le Monde de novembre 2020, Frédérique Leturque, maire centriste d’Arras, se souvient de cette « gifle publique » mais assure ne pas être dans un esprit revanchard. « Nous avons des solutions ».

La réponse à cette tribune ? Une forme d’indifférence, pis encore, un déni de la réalité

Elles paraissent si simples sur le papier que les acteurs de terrain ne comprennent pas qu’un État convaincu de la nécessité de tenir économiquement « quoi qu’il en coûte » face à la crise n’ait pas considéré nécessaire d’étendre cette manière de voir aux territoires concernés : création d’un fonds d’urgence pour les associations, la mise en place de comités locaux de solidarité, d’un fonds de soutien à la création de maisons médicales et de centres de santé, et la mise à disposition d’une enveloppe de 120 millions d’euros pour mobiliser les acteurs de l’emploi. Une proposition de bon sens se dégage : la création d’un Conseil national des solutions, composé de bénévoles (élus, associatifs, entrepreneurs…), chargé de piloter et de suivre la mise en œuvre de projets qui ont montré leur efficience sur le terrain.

TÉMOIGNAGE
« La Seine-Saint-Denis est le miroir grossissant de l’impuissance publique »
« Avec mon collègue député Rodrigue Kokouendo, j’avais rendu un rapport en 2018 (« La République en échec »), où nous dénoncions un État inégalitaire et inadapté en Seine-Saint-Denis. Nous cherchions à savoir si l’État en faisait plus dans ce département qu’ailleurs, au regard des difficultés sociales qui y perdurent. Or, nous en avions conclu que tel n’était pas le cas, bien au contraire. Ce rapport est donc toujours d’actualité, le Premier ministre de l’époque s’en était saisi pour y apporter des réponses concrètes. Nous attendons d’en savoir plus. Je viens de sortir un livre « Savoir pour pouvoir, sortir de l’impuissance démocratique » ((« Savoir pour pouvoir. Sortir de l’impuissance démocratique », de François Cornut-Gentille (Gallimard, 304 pages, 20 euros).)). J’essaie de faire la démonstration que l’exercice du pouvoir est devenu quasiment impossible. Pour moi, la légitimité des présidents est tellement rognée qu’ils sont réduits à l’impuissance. Ce département de Seine-Saint-Denis est le miroir grossissant de cette impuissance publique. À mes yeux, ce sont les modes d’action de l’État qui sont défaillants, plus encore que les moyens humains et financiers accordés à l’école républicaine, la justice ou encore la police. Nous devons prendre plus de temps pour le diagnostic à l’heure de l’inflation législative et médiatique. Je préconise de réformer les institutions et de créer une troisième assemblée indépendante, le Conseil de la République pour indiquer ce qui ne va pas et exprimer des préoccupations. Une manière de poser les débats dans toute leur complexité, afin que les élus en aient une appréhension plus fine et se sentir mieux à même d’y répondre ».

François Cornut-Gentille, député de la Haute-Marne

Lire aussi : François Cornut-Gentille : « Les moyens de la politique de la ville ne peuvent combler ce déficit de services publics »

Macron inspiré par Ubu

La réponse à cette tribune ? Une forme d’indifférence. Pis encore, un déni de la réalité, étayé par un propos présidentiel tenu aux Mureaux, lors du discours contre les séparatismes, dont Ubu aurait pu être l’auteur : « Quand je regarde le rapport (Ndlr, Borloo) qui nous avait été remis, plus des trois quarts ont été mis en œuvre ». La ministre déléguée chargée de la ville, Nadia Hai, en avait rajouté sur Public Sénat, assurant que « 85 % du plan Borloo est soit déjà engagé, soit totalement terminé ».

Entre le patient (les quartiers populaires) et le médecin (l’État), il y a rupture de crédibilité

« Un mensonge tellement énorme qu’on ne peut pas laisser passer », s’était fendu André Laignel, maire socialiste teigneux de la ville ouvrière d’Issoudun (Indre) et premier vice-président de l’Association des maires de France (AMF). Bref, pour filer la métaphore médicale, entre le patient (les quartiers populaires) et le médecin (l’État), il y a rupture de crédibilité. Comme si ce dernier s’était trompé de dossier médical.

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