Les vieux ne parlent plus (ou alors simplement parfois du bout des yeux)

La Rédaction

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Intervention pour décès à domicile : un homme de 79 ans a mis fin à ses jours au moyen d'une arme à feu. Intervention pour odeur suspecte : une femme de 84 ans a été retrouvée en état de putréfaction à son domicile. Intervention pour relevage de personne : les sapeurs-pompiers ont relevé un homme de 92 ans, retrouvé par une aide à domicile, gisant à terre depuis trois heures. Intervention pour corps flottant : les sapeurs-pompiers ont sorti de l'eau une femme âgée décédée. Ces quelques illustrations d'interventions de sapeurs-pompiers sont tout à la fois banales et choquantes : banales par leur quotidienneté ; choquantes par leur répétition croissante. Banalement choquantes en somme. Si l'on doit juger de la valeur d'une société à la manière dont elle considère ses personnes âgées et dépendantes, alors nous valons peu en comparaison des pratiques en usage dans un grand nombre d'autres cultures. Aujourd'hui, le summum du progrès consiste dans la téléassistance à domicile : la personne âgée en difficulté lance un appel à un call center délocalisé qui a recours à un réseau de voisinage pour apporter l'assistance nécessaire. Souvent, faute de proches identifiés, ce sont les sapeurs-pompiers qui seront en réalité contactés.

Tout le monde voudrait vivre longtemps, mais personne ne veut des personnes âgées...

On peut identifier trois étapes successives dans la manière qu'ont les sociétés occidentales d'appréhender la vieillesse :
- à un stade pré-industriel, la prise en charge sera familiale et communautaire (à l'échelle du clan, de la tribu, du village, du quartier...) ;
- à un stade post-industriel, la prise en charge est socialisée (y compris financièrement), par l'instauration d'un dispositif institutionnel de Sécurité sociale et le recours à des intervenants extérieurs à la famille ;
- dans une société de type « Real humans » (2), cette prise en charge est technicisée et privatisée sous la forme d'un service marchand auquel accèdent ceux qui en ont les moyens.
Dans le passage de l'étape 1 à l'étape 2, le risque est celui d'une dépersonnalisation de la relation humaine. À l'étape 3, c'est la déshumanisation et la monétarisation de cette relation. L'isolement relatif des personnes âgées maintenues à domicile peut justifier, au nom d'un principe de réalité, un recours raisonnable à la téléassistance. Il n'en va pas de même pour les résidences pour personnes âgées, où rien ne peut se substituer à une présence humaine. La téléassistance ne désamorcera pas la crise d'angoisse nocturne par quelques mots ou une partie de cartes, ne relèvera pas la personne tombée en allant aux toilettes, n'offrira pas les cinq minutes de la conversation qui constitue parfois leur seul horizon quotidien. Rien ne remplacera jamais une auxiliaire de vie, un infirmier ou un veilleur de nuit, parts d'humanité subsistant à leur égard dans notre société. Le passage de l'étape 2 à l'étape 3 n'est pas inexorable ! Certes, les solutions à la question de la dépendance (ou de l'autonomie) des personnes âgées dans le cadre d'un dispositif régulé de sécurité sociale ont un coût ; mais il en va de leur dignité qui, in fine, est également la nôtre.

La valeur d'une société se juge à la manière dont elle traite la question de la vieillesse

Tentons d'inverser la chronologie et de restaurer certains aspects de l'étape 1 : des expériences visent à recréer à l'échelle locale les conditions d'un esprit de village ou de quartiers, permettant de faciliter les échanges intergénérationnels, et de retrouver une attention à l'autre. Ces démarches d'intermédiation coûtent peu, elles reposent sur des initiatives locales et l'imagination du secteur associatif. Faisons-leur confiance et accompagnons-les !

Notes
(1) « Les vieux » de Jacques Brel.
(2) « Real humans » : feuilleton de science-fiction, décrivant une société moderne investie par des androïdes qui exercent toutes sortes de tâches, notamment comme auxiliaire de vie pour personnes âgées

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