Maintenant, Marine Le Pen drague les services publics

Stéphane Menu

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Maintenant, Marine Le Pen drague les services publics

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Au contraire de son père, Marine Le Pen a su habilement prendre la défense des services publics, « démantelés par les technocrates bruxellois ». S’adressant à différentes clientèles, le FN promet de l’autorité et de l’ordre. Une orientation qui fait mouche…

Que certains feignent le non-étonnement face à la montée du vote FN dans la fonction publique surprendra les plus anciens! Longtemps, les agents de la fonction publique se distinguaient justement parce qu’ils résistaient à cette tentation, à une époque il est vrai où le FN n’atteignait pas de tels pics électoraux. Ce temps est révolu : les agents publics se droitisent, voire s’extrême-droitisent et se rapprochent ainsi du comportement électoral des salariés du privé.

Jean-Marie Le Pen n’y est pour rien. Dans les années quatre-vingt, il déroule bréviaire thatchérien, fustigeant une fonction publique pléthorique, empêcheuse d’entreprendre. Au milieu des années quatre-vingt-dix, certains proches de Bruno Mégret réfléchissent à un élargissement de la base électorale ; des syndicats catégoriels sortent du chapeau (FN Police, FN RATP ou encore FN pénitentiaire) mais les grandes centrales syndicales se chargent d’écourter leur durée de vie devant les tribunaux.

Dans les années quatre-vingt, Jean-Marie Le Pen fustigeait une fonction publique pléthorique, empêcheuse d’entreprendre.

Dans les années quatre-vingt déjà, le Cevipof avait mené quelques enquêtes ciblées sur les policiers autour du thème de la réceptivité du discours frontiste, qui s’avérera très élevée « mais pas plus qu’aujourd’hui », commentera pascal Perrineau, ancien directeur du Cevipof. En 2002, Jean-Marie Le Pen accède au second tour de l’élection présidentielle ; 10 % seulement des fonctionnaires ont voté pour lui.

baptiste-talbot « La priorité nationale, c’est l’antithèse de la fonction publique »
Baptiste Talbot, secrétaire général de la fédération CGT des services publics
« Oui, nos relais syndicaux constatent une progression de l’adhésion au FN auprès des agents. Et cette évolution s’assume plus facilement qu’avant. Nous avons été confrontés à la CGT à ce problème en 2011 avec l’élection aux cantonales du désormais maire d’ Hayange, Fabien Engelmann, ancien membre de notre syndicat. Il a été immédiatement exclu parce que la doctrine FN sur la priorité nationale est l’antithèse de ce que défend la fonction publique. Malgré le discours tenu par Marine Le Pen, son projet vise clairement à dégrader la situation actuelle des fonctionnaires. Nous devons faire œuvre de pédagogie en la matière ».

Fantasme ou réalité ?

C’est à ce moment-là que Marine Le Pen entreprend d’ajuster le discours, pointant le démantèlement des services publics imposé par le méchant loup bruxellois, condamnant certains territoires à devenir la « France des oubliés » que, de Saint-Cloud, elle tente avec un certain succès de se rallier. Si les catégories C se laissent volontiers séduire, elles n’ont pas le monopole de la conversion. Récemment, sur France Info, un médecin urgentiste de Toulon, assurait : « Le personnel s’épuise, nous n’avons plus les moyens de travailler correctement […]. Le FN est le seul qui prend en compte cette volonté d’arrêter de détruire notre système social. C’est le programme qui se rapproche le plus de la vérité ».

Marine Le Pen entreprend d’ajuster le discours, pointant le démantèlement des services publics imposé par le méchant loup bruxellois.

La stratégie de dédiabolisation porterait donc ses fruits, entraînant des ralliements jusqu’ici insoupçonnés. Elle est de plus portée par le contexte post-attentats et le débat récurrent sur la laïcité. Johan Theuret, président national des DRH des grandes collectivités, s’en étonne : « J’ai participé à la commission Zuccarelli sur la laïcité dans les services publics. J’ai plutôt eu la conviction qu’elle était plus respectée que le miroir déformant médiatique ne le laissait entendre. Les incidents ne sont pas si nombreux ».

Le FN serait ainsi devenu le porte-voix du retour de la demande d’autorité, dans les services sociaux, dans les réseaux d’éducation prioritaire (création du collectif d’enseignants Racine, proches de Marine Le Pen), au sein de la police. Jacques de Maillard, professeur de science politique à l’Université de Versailles Saint-Quentin, directeur du diplôme universitaire Sécurité et vie urbaine (Ndlr, nous publierons prochainement un long entretien avec ce chercheur), pose un bémol : « Je reste sceptique sur les modalités d’évaluation de l’adhésion des policiers et gendarmes au FN. Je ne le nie pas mais le nombre des sondés ne me paraît pas significatif ». Il faudra attendre l’élection présidentielle pour se faire une plus juste idée de l’étendue du phénomène.

Bruno-Collignon« Qui défend politiquement les services publics ? »
Bruno Collignon, président de la Fédération autonome de la fonction publique territoriale (FA-FPT)
« L’agent est un citoyen et donc un électeur comme un autre. La question qui se pose est de savoir qui porte aujourd’hui, politiquement, la défense de la fonction publique… L’ancienne ministre Maryse Lebranchu a eu cette belle phrase : « Le service public est le patrimoine de ceux qui n’en ont pas ». Comment lire le programme FN pour la fonction publique ? À la fédération, nous tenons à notre autonomie. Mais nous ne pouvons taire le faire que le programme du FN est incompatible avec les valeurs républicaines. Notre belle devise insiste sur la fraternité. en quoi le FN est-il fraternel ? Maintenant, il est essentiel de ne pas nier la dure réalité vécue par les agents, ce qui peut expliquer une adhésion du désespoir. Le réinvestissement politique du champ de la fonction publique me semble absolument nécessaire pour réduire l’impact du FN ».

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