Michèle Rivasi : "Les élus locaux qui s'engagent ne sont pas assez aidés par les institutions"

Julie Krassovsky

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© Jp Djivanides

À la veille de l’ouverture de la COP 21, Michèle Rivasi revient sur les grands enjeux de la transition énergétique. Pour la députée écologiste européenne, les projets locaux sont un des enjeux essentiels d’une économie basée à 100 % sur les énergies renouvelables.

Le principal objectif de la COP 21 reste de négocier un accord mondial visant à contenir la hausse de la température globale en dessous de 2 degrés, applicable dès 2020. Est-ce réalisable ?

Tout dépendra jusqu’où les États vont aller. 60 États sur 180 seulement ont précisé leurs objectifs avec les mesures qu’ils envisagent. Mais d’ores et déjà, je suis assez pessimiste sur le fait qu’il y ait une véritable prise de conscience. Chaque pays exprime sa politique qui est le plus souvent à court terme. Les objectifs européens se résument à une diminution de 40 % des gaz à effets de serre, mais on aurait pu aller jusqu’à 50 %. Ce qu’on reproche aux États, c’est de fixer des objectifs a minima, contrairement aux volontés du Parlement européen.

On reproche aux États de fixer des objectifs a minima, contrairement aux volontés du Parlement européen.

Les différents pays n’ont pas encore pris la mesure du danger. C’est pour cela que les parlementaires, plus exigeants, ont demandé une clause de revoyure qui inciterait les États à s’engager plus activement. Sur le financement, nous nous étions mis d’accord à Copenhague pour mobiliser 100 milliards par an afin d’assurer des transferts technologiques, aider les pays émergents à se développer et à décarboniser leur industrie. On est à peine à 10 milliards. Ce financement aurait pu être pourvu par la taxe carbone ou une taxe sur les transactions financières mais celles-ci ont été abandonnées.

Le cœur des négociations sur le climat porte depuis vingt ans sur la réduction des gaz à effet de serre. Est-ce toujours l’enjeu le plus important de cette rencontre mondiale ?

La prochaine COP 21 est bien sûr très axée sur la réduction des gaz à effet de serre. Chaque pays s’y engage en fonction de sa population et de son développement économique. En réalité, les États doivent tenir compte d’un triptyque incontournable : les gaz à effet de serre, l’efficacité énergétique et les énergies renouvelables. Ces trois thématiques sont étroitement liées pour agir sur la réduction de la pollution.

Les États doivent tenir compte d’un triptyque incontournable : les gaz à effet de serre, l’efficacité énergétique et les énergies renouvelables.

De leur côté, les ONG soutiennent nombre d’actions sur le désinvestissement dans les énergies carbonées. Ce point est essentiel. Car il faut une cohérence. Les entreprises françaises ne peuvent s’engager à diminuer l’émission de gaz à effet de serre tout en investissant dans des industries à base de charbon. Nos recommandations portent ainsi sur 28 % d’énergies renouvelables, 30 % d’efficacité énergétique, 40 % de diminution des gaz à effet de serre. Or, lorsque les États se prononcent sur la diminution de leurs émissions, ils le font par rapport à une consommation donnée. La Chine s‘engage ainsi à limiter ses émissions à l’horizon 2030 mais par rapport à son niveau de 2010. Les États-Unis s’engagent d’ici 2025 par rapport à 2005… Il s’agirait de se mettre d’accord sur un même seuil de départ.

S’agissant justement d’évoluer vers une transition énergétique, quelle est la marge de manœuvre des députés européens ?

Nous nous appuyons toujours sur le Plan climat-énergie adopté en 2008 par le Parlement européen. L’Europe a défini des orientations, mais chaque État est souverain s’agissant de son mix énergétique. Celui-ci varie en fonction de la situation économique, politique et de l’accessibilité des ressources. Ainsi la Pologne a signé la réduction des émissions de gaz à effet de serre d’au moins 40 %, mais elle reste un des plus gros producteurs de charbon dans le monde. La France s’engage à diminuer ses émissions mais sans agir sur le nucléaire.

Pour satisfaire ses besoins énergétiques, chaque pays utilise donc, dans des proportions différentes, les énergies dont il dispose. Ce choix du mix énergétique par chaque État nous limite dans notre action.

TÉMOIGNAGE
« Il faut une gestion nationale des énergies renouvelables »
« Nombre de compétences territoriales ont un impact sur l’énergie mais l’échelon local est forcément imbriqué à un niveau plus large. Certains territoires agissent efficacement concernant leur politique énergétique, notamment sur leurs infrastructures, les transports et le bâti. D’autres utilisent parfois beaucoup de ressources à valoriser les politiques existantes sous l’éclairage transition énergétique. Pour ce qui est des filières renouvelables (ENR), il faut apporter une précision, notamment sur les ENR électriques « locales ». Contrairement à une idée souvent exprimée au niveau local, celles-ci réclamen en effet également une gestion nationale, voire supranationale. Notamment pour des raisons technico-économiques dues au respect de l’équilibre offre-demande. L’Allemagne, acquise aux ENR, est même revenue récemment à la création d’une agence nationale de coordination des réseaux de transport électriques ».
Philippe Tessier, Animateur du groupe de travail énergie-climat de l’Association des ingénieurs territoriaux de France (AITF)

Quelles décisions politiques concrètes permettraient d’orienter l’Europe vers une économie basée à 100 % sur les énergies renouvelables pour 2050 ?

D’abord, nous devons absolument agir sur notre dépendance vis-à-vis des énergies fossiles, nous dépendrons ainsi moins des autres pays. Plus nous développerons l’isolation des bâtiments et la rénovation du parc bâti, plus nous ferons des économies sur l’utilisation d’énergies fossiles. Beaucoup d’avancées technologiques peuvent nous y aider, comme la fabrication d’hydrogène à partir de ressources naturelles ou l’électricité produite à partir de la biomasse.

Plus nous développerons l’isolation des bâtiments, la rénovation du parc bâti, plus nous ferons des économies sur l’utilisation d’énergies fossiles.

L’Europe a impulsé une nouvelle dynamique très vertueuse sur les énergies renouvelables qu’il faut sans cesse soutenir car elles sont aussi créatrices d’emplois.

Les solutions ne viendront-elles pas finalement des actions menées à une échelle territoriale ?

La mise en œuvre des objectifs de la COP 21 peut se faire à une échelle territoriale. Il y a de plus en plus de projets à énergie positive dans les territoires, qui sont souvent associés à une action sur les transports, l’agriculture, le renouvellement du parc bâti. Seul écueil, ces initiatives se heurtent à la mainmise d’EDF et au prix du rachat de l’électricité. Sur cette question, l’État n’a pas joué la décentralisation jusqu’au bout, c’est vrai.

« Les projets de territoires se heurtent à un écueil : la mainmise d’EDF et au prix du rachat de l’électricité. »

Dans le même temps, le développement de ces territoires pousse à la décentralisation. Localement, il est possible d’inciter de nouvelles constructions à énergie positive même si cela ne se fait pas au niveau national. Dans la Drôme, avec l’aide du département, nous avons par exemple mis en place des aires de covoiturage à chaque entrée d’autoroute. C’est une prise de décision locale.

Malgré tout, nous n’allons pas assez loin sur la construction des bâtiments à énergie positive, qui réclame plus que quelques « édifices vitrines ». Les élus locaux qui s’engagent ne sont pas assez aidés par les institutions. Il faut que les orientations soient contraignantes et ne pas rester dans l’incitation avec une fiscalité écologique qui suit ses contraintes. Comment voulez-vous inciter les entreprises privées à agir sur leur construction en l’absence d’une vraie contrainte nationale ?

TÉMOIGNAGE
« Un projet national est un moyen d’obtenir des subventions importantes »
« C’est à l’échelle des communautés urbaines que se développent aujourd’hui les politiques publiques. Au grand Dijon, nous avons commencé à travailler sur les enjeux énergétiques et climatiques dès 2008. Nous sommes engagés dans la démarche Cit’ergie et nous avons été retenus dans le programme « Ville respirable » lancé avant l’été par le gouvernement. Être titulaire d’un projet national aide à faire valoir les enjeux que l’on défend auprès de nos partenaires publics et privés. C’est également un moyen d’obtenir des subventions importantes. En l’espèce nous parlons ici d’un million d’euros en cinq ans. L’État a besoin des collectivités pour montrer ce qui se fait en France. Nous avons besoin de l’État pour faire avancer nos projets locaux. Des projets qui sont autant d’opportunités de démontrer que les enjeux de la COP 21 sont réalisables à l’échelle des grandes zones urbaines ».
Jean-Patrick Masson, Adjoint au maire de la ville de Dijon, délégué à l’énergie, au patrimoine municipal et à la propreté.

Sur le nucléaire, le vote en faveur d’un moratoire sur la construction de nouvelles centrales est-il incontournable pour progresser vers une sortie du nucléaire ?

Évidemment, on ne fera rien sans cela. Cela dit, les travaux de l’EPR de Flamanville sont dans une impasse si criante, économiquement et techniquement, que finalement la France ne se dirige pas vers la construction de nouvelles centrales.

« Le nucléaire démontre de lui-même qu’il n’a aucun avenir : les centrales coûtent cher, produisent peu d’emplois, les coûts de stockage et de mise aux normes de sécurité sont un gouffre financier. »

Le nucléaire démontre de lui même qu’il n’a aucun avenir. La rentabilité du nucléaire est désastreuse. Les centrales coûtent extrêmement cher, produisent peu d’emplois, les coûts de stockage et de mise aux normes de sécurité, suite à la catastrophe de Fukushima, représentent un gouffre financier.

Les pro-nucléaires font valoir que, lorsque les Allemands ont tourné le dos aux centrales, cela a été pour investir dans le charbon. Que leur répondez-vous ?

Les Allemands ont anticipé bien en amont leur sortie du nucléaire. En baissant leur consommation d’électricité, ils n’ont pas investi dans de nouvelles centrales à charbon mais continuent d’utiliser celles qui existent sans pour autant faire exploser leurs émissions de gaz à effet de serre. Une famille allemande consomme autant qu’une famille française. Ils sont dans une transition réussie.

En France, ce passage a du mal à se faire. Nous sommes dans une espèce de religion du nucléaire, nous avons tellement investi dans cette industrie et cette technologie qu’il est aujourd’hui très complexe pour les politiques de revenir dessus.

MINI CV
Agrégée en biologie, Michèle Rivasi est conseillère municipale à Valence. Ancienne députée de la Drôme, elle est députée européenne EELV depuis 2009.

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