Mixité sociale à l'école, histoire d’une frilosité perpétuelle

Stéphane Menu

Sujets relatifs :

,
Mixité sociale à l'école, histoire d’une frilosité perpétuelle

enfants_cour_ecole

© jovannig

Tout le monde la souhaite, mais personne n’est capable de la mettre réellement en œuvre. De la gauche à la droite, la mixité sociale dans les établissements scolaires, fondatrice reconnue d’une école plus juste et d’un taux de décrochage scolaire mieux maîtrisé, ne reste qu’une posture. À la grande satisfaction de l’enseignement privé…

Les inégalités scolaires ne cessent de se creuser en France. Même si, sur un plan statistique, les bons résultats obtenus par la France en matière de décrochage scolaire laissent supposer que l’action publique s’est adaptée à la hauteur du défi. Dans le cadre de la stratégie de l’Union européenne pour favoriser l’emploi et la croissance, la France s’était fixé comme objectif de réduire le taux des décrocheurs scolaires pour atteindre 9,5 % en 2020. Elle a déjà atteint son objectif.

Pour l’Union européenne, deux priorités sont clairement identifiées : « Augmenter la proportion de personnes ayant obtenu un diplôme d’enseignement supérieur », « réduire la part des jeunes ayant quitté prématurément l’éducation et la formation ». Eurostat, qui évalue les politiques publiques des pays de l’OCDE, fournit des éléments éclairants sur le décrochage scolaire : « Par rapport à 2006, la proportion de jeunes (18-24 ans) ayant quitté prématurément l’éducation et la formation a diminué en 2014 dans presque tous les États membres ». Parmi les États membres ayant déjà atteint leur objectif national pour 2020, on compte le Danemark, l’Allemagne et la France – qui s’était fixé un nombre de 9,5 % de décrocheurs pour 2020, et qui n’en comptait déjà plus que 8,5 % en 2014.

Grands discours, petites mesurettes

Mais entrer dans le sujet sur la mixité sociale par le seul chenal de l’amélioration de la situation des décrocheurs scolaires ne suffit pas. Malgré la priorité éducative affichée par le gouvernement, la France reste dans une moyenne décevante en termes de résultats au niveau européen. Najat Vallaud-Belkacem en est consciente et a récemment lancé une nouvelle série de mesures : la maîtrise du français comme chantier prioritaire (test en CE2), lutte contre le décrochage scolaire et révision de la carte scolaire.

Le recteur de l’académie de Lille a même vendu la mèche récemment, assurant que la ministre envisageait d’introduire le critère de mixité sociale dans l’allocation de moyens aux établissements. Dans la Voix du Nord, en date du 24 avril dernier, Pierre Merle, membre du comité de pilotage pour la révision de la carte scolaire, reste sceptique : « Des idées de solution, il y en a. Le découpage des secteurs de recrutement en vue d’y regrouper plusieurs établissements, c’est une vieille proposition qui ressort. Mais la réactivité est faible et la volonté politique pas clairement affirmée. À la rentrée 2015, je doute qu’il se passe quelque chose, sinon de l’expérimentation ».

Ça s’en va et ça revient

Le sociologue Choukri Ben Ayed (lire encadré) reste, lui aussi, sur sa faim, surtout de la part d’un gouvernement de gauche ayant fait de l’éducation un supposé cheval de bataille : « L’État n’est toujours pas militant sur cette question, il reste dans la demi-mesure. La meilleure illustration reste la circulaire de janvier 2015, issue de la loi Peillon, où quelques aspects intéressants surgissent. Un cadre, en tout, a commencé à être défini : tous les établissements scolaires devaient avoir l’obligation de calcul d’un indice pour mesurer la ségrégation sociale. Or, rien n’a été fait depuis. L’application de cette mesure simple est restée dans les cartons. Le comité de suivi prévu pour la mise en œuvre de cette circulaire n’a même pas vu le jour. Dans le même temps, Najat Vallaud-Belkacem lance une énième consultation sur la carte scolaire. Où est la logique ? ».

La lumière peut venir de l’étranger

Le bon exemple à suivre peut-il venir de l’étranger ? Toujours dans les colonnes de La Voix du Nord, Nathalie Mons, directrice du Conseil national de l’évaluation du système scolaire (Cnesco) a sondé les systèmes en vigueur dans d’autres pays pour renforcer la mixité sociale à l’école. Elle rendra d’ailleurs un rapport sur le sujet à la ministre à la fin du mois de juin.

Sur la carte scolaire, l’exemple américain peut être inspirant. « Dans certains districts américains, on redéfinit une carte scolaire plus large et on donne le choix aux parents entre différents établissements. Ça peut fonctionner mais pas dans tous les territoires (pas dans un secteur hyper ségrégué). On englobe plusieurs quartiers de populations différentes et, après, le rectorat organise la répartition des élèves. Ce n’est pas le chef d’établissement qui décide. Mais le rectorat », assure-t-elle.

D’autres pratiques sont décryptées, comme en Grande-Bretagne qui assume complètement la politique des quotas : dans chaque école, il existe autant de « favorisés » que de « défavorisés ». « Ça marche plutôt bien », insiste Nathalie Mons. « Cameron en 2015 insistait encore sur ce principe (il faut accueillir les élèves boursiers) et le légitimait sur un plan moral ». Dans l’attente, l’absence de réactivité de l’État français pousse des parents, de façon justifiée ou pas, à placer leurs enfants dans les écoles privées. Ces dernières sont les principales bénéficiaires de l’état zéro de la réflexion sur ce sujet.

Choukri Ben Ayed, sociologue ((La mixité sociale à l’école – Tensions, enjeux, perspectives. Armand Colin.)) : « Les parents ressentent que le système éducatif s’est effondré »
« En France, on part du principe que la mixité sociale, dans l’école mais aussi dans le logement, est une bonne chose mais surtout quand elle ne vous concerne pas directement. Les parents ont une vision erronée des « risques » en­courus par la mixité sociale alors que la mise en place de contraintes juridiques serait à peine perceptible. Nous avons pris beaucoup de retard en la matière. La France souffre d’une tutelle trop forte et subit un système hiérarchisé. Cette hiérarchie décrète qu’il y a de bons et de mauvais établissements. Il serait tellement plus simple que la carte scolaire soit conçue de telle manière que la diversité sociologique apparaisse, même dans les villes riches ou pauvres. Pourquoi ne pas partir du centre-ville, généralement plus riche sur un plan fiscal, pour aller vers la périphérie, généralement plus pauvre. Il faut repenser la géométrie de la carte scolaire avec des secteurs en forme de camembert. Il ne faut pas faire peser la responsabilité de la peur panique de l’école aux parents. Ils ressentent que le système éducatif s’est effondré, qu’il ne marche plus. Je suis convaincu qu’ils seraient favorables à une école plus vertueuse, où la qualité de l’enseignement serait presque également répartie, où les meilleurs profs seraient obligés de se forger une expérience dans les établissements les plus difficiles, etc. ».
Choukri Ben Ayed est professeur à l’université de Limoges et chercheur au Groupe de recherches et d’études sociologiques du Centre Ouest.

Recevez votre newsletter hebdo gratuitement

Nous vous recommandons

Éditorial : Après le congrès des maires : où en est la décentralisation ?

Éditorial : Après le congrès des maires : où en est la décentralisation ?

Devant les maires de France, pas contents mais c’est un grand classique, Emmanuel Macron semble avoir choisi et assumé un État déconcentré plus que décentralisé. Dont acte. Pouvons-nous lui suggérer d’aller jusqu’au bout de sa...

24/11/2021 | Décentralisation
L'oeil du DGS : "Inclusion, un mot que j'adore"

L'oeil du DGS : "Inclusion, un mot que j'adore"

Projet de loi 3DS  : une nouvelle étape de la décentralisation ?

Projet de loi 3DS  : une nouvelle étape de la décentralisation ?

L'œil de la DGS : "Mon métier expliqué à ma fille"

L'œil de la DGS : "Mon métier expliqué à ma fille"

Plus d'articles