"Notre modèle social marche sur la tête"

Bruno Cohen-Bacrie

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"Générations placard, générations espoir ?" Hervé Sérieyx et Dominique Thierry

Acteur engagé dans le monde socio-économique et la vie associative, Hervé Sérieyx a copublié un ouvrage intitulé « Générations placard, générations espoir ? ». Message d’espoir, ce livre se veut aussi une feuille de route argumentée pour permettre aux collectivités de combattre efficacement la rupture intergénérationnelle.

« Générations placard, générations espoir ? Jeunes, seniors : même combat »((Référence : "Générations placard, générations espoir, jeunes, seniors : même combat", Hervé Sérieyx et Dominique Thierry, Maxima, 2013.)) : pourquoi ce titre décalé ?

Cela résume le fait que la société française fonctionne comme une gigantesque centrifugeuse qui ne permet pas aux jeunes, dont elle a peur, d’entrer dans la vie professionnelle et qui « expulse » ses vieux qu’elle méprise.Or, depuis que le monde est monde, les jeunes ont toujours fini par être la solution de l’espoir et non le problème. Un pays qui segmente ses âges – des juniors qu’on ignore, des seniors qui coûtent et des adultes qui triment sans relâche pour payer sans plaisir les études plus longues des premiers et les retraites sans fin des seconds – pourrait bien y perdre son âme, ce pacte républicain qui donne à notre pays sa spécificité historique et le modèle social – d’une grande originalité – qui traduit celui-ci dans les faits.
Depuis que le monde est monde, les jeunes ont toujours fini par être la solution de l’espoir et non le problème.
L’économie se passe des vieux dont l’expertise est pourtant essentielle. Notre conviction, c’est qu’il est navrant que ce soit l’économie qui finisse par donner le « la » de notre société. Au Québec par exemple, le monde économique n’est qu’un des éléments de la vie sociale. Les juniors font des tas de choses en dehors de la scolarité. Les seniors sont conservés dans l’entreprise où ils apportent leur expérience. En Polynésie, où je suis allé étudier la possibilité d’installer une mission locale, c’est étonnant de voir comment fonctionnent ensemble toutes les générations, sans ce clivage quasiment bestial.Notre modèle social est devenu parfaitement anormal, avec le sentiment que les trois tranches – jeunes, adultes, seniors – constituent des populations séparées. C’est une spécificité française. De la confiture exquise aux consultants qui jargonnent sur la « génération Y » !

À quoi attribuez-vous ce phénomène ?

Pour les seniors, nous l’attribuons au fait qu’on a pris, dans les années quatre-vingt, la mauvaise habitude de « vider » les gens à partir de 55 ans, avec les départs en FNE pour alléger le poids salarial, et ce en perdant de la compétence. Peu à peu, lesdits seniors ont fini par penser qu’il fallait s’en aller. On a poussé ce phénomène par facilité économique : à 55 ans, on ne vaudrait plus rien du tout… Ce qui avait été suscité pour l’économie est devenu un véritable tropisme sociétal et imbécile, né dans les années quatre-vingt.Au Québec, on considère qu’à 55 ans, on est, professionnellement, au mieux de sa forme. S’agissant des jeunes, on peut citer le phénomène de la « diplomite », qu’a très bien décrite Michel Godet : une société malade du diplôme, des hiérarchies fondées sur la culture générale. On a fini par ne plus recruter que ceux qui sortaient de grandes écoles.C’est « la société de défiance » dont parlent Cahuc et Algan, dont le contrat social deviendrait un « contrat de défiance » et plongerait notre pays dans un véritable burn-out sociétal.On a fabriqué une segmentation artificielle qui produit des effets très significatifs. Les chiffres d'un sondage Viavoice/Libération sont édifiants : en 2013, 63 % des jeunes anticipent qu’ils vivront moins bien que leurs parents. Un constat proche de la désespérance qui les amène à définir les contours d’une nouvelle forme d’engagement.

Vous suggérez que la gestion par les âges crée la peur de l’autre ?

La peur de l’autre ou tout simplement l’incompréhension de l’autre. Il faut impérativement casser ce regard « de vieux » qui consiste à dire : « les jeunes ne valent rien ». On a fabriqué une certaine image du jeune. Or, beaucoup de jeunes ne sont pas mal élevés, mais pas élevés du tout. Courtoisie et ponctualité doivent s’apprendre très tôt.Les missions locales ont développé du parrainage, pour apprendre aux jeunes des règles du « savoir vivre ensemble » que personne ne leur a apprises. Nous avons une image dévalorisée et dévalorisante des jeunes, dont la solitude est grande. Ils ont mille amis sur les réseaux sociaux et parfois pas un seul vrai…

Vous proposez de réconcilier les générations, notamment en mettant en avant le bénévolat. Pouvez-vous revenir sur ce point central de votre ouvrage ?

On a souvent tendance à penser que la bonne santé de notre pays dépend essentiellement de la solidité et de l’efficacité de l’État et du dynamisme des entreprises. On oublie allègrement ce maillage dense d’associations – plus d’un million – qui, outre les emplois salariés qu’il crée, constitue le tissu conjonctif nourricier de toute l’activité national.
Je ne suis pas convaincu que les contrats de génération sont une réponse créant de l’intergénérationnel.
Nous donnons dans l’ouvrage beaucoup d’exemples d’associations qui font leur thème principal de cette réconciliation entre générations. Je ne suis d’ailleurs pas convaincu que les contrats de génération – aider une entreprise à engager un jeune et à conserver un senior – sont une réponse créant de l’intergénérationnel, si la notion de transmission n’est pas définie.Dans le bénévolat, on rencontre nombre d’initiatives dans lesquelles des seniors et des jeunes travaillent ensemble. Dans une société de la connaissance où l’information ne se transmet plus, mais se trouve instantanément disponible en un clic, c’est le lien intergénérationnel et la question de la transmission – des valeurs davantage que des connaissances notamment – qu’il nous faut repenser.Cet intergénérationnel est naturel dans certains pays : il est ennuyeux de devoir écrire là-dessus. Ce sujet n’en aurait pas été un il y a cinquante ans !

Vous proposez de fortifier les coopérations interassociatives avec les coopérations territoriales. Comment y parvenir ?

Nous développons dans l’ouvrage l’exemple de Charleval, où élus, associations, institutionnels et habitants de ce « bassin de vie » ont travaillé pour se doter d’un projet social territorial (2012/2016), trois thèmes se déclinant en 45 actions précises et dont le centre social est « l’ensemblier territorial ».Ce qui est certain, c’est que beaucoup des associations existantes seraient plus efficaces si les projets étaient conçus en commun – il est d’ailleurs plus difficile de faire « bosser » des associations entre elles que des entreprises. Telle est à la fois la grandeur et la misère du monde associatif.Quand Martin Hirsch était encore haut commissaire au gouvernement, il avait lancé le Grenelle de l’insertion. Invités, nous étions 80 associations et acteurs autour d’une table et chacun essayait de confisquer « ses pauvres ». Personne ne voulait travailler ensemble ! On ne peut se fortifier que si des associations acceptent de travailler ensemble car chacune apporte son expérience.
Les collectivités locales ressentent plus les besoins des populations et les effets dramatiques de l’exclusion par les âges.
C’est un peu comme l’intercommunalité, qui progressivement apprend à faire système ensemble au sein du « bassin de vie ». On commence aujourd’hui à faire ensemble. Dans Eve, reine d’Elbeuf ((Voir La Lettre du cadre n° 456, 15 janvier 2013.)), je montre comment un groupement d’employeurs – avec des entreprises et des associations – au sein d’une GPEC territoriale, permet d’obtenir plus d’efficacité.Enfin, les collectivités territoriales, proches des réalités de terrain, ressentent plus que les pouvoirs publics nationaux et les services de l’État, les besoins des populations et les effets dramatiques de l’exclusion par les âges. La limite de leur action est toutefois la difficulté de travailler de façon transversale en interne et de façon partenariale en externe.

En conclusion, votre message est-il véritablement optimiste ?

Oui, avec Dominique Thierry, nous avons lancé au sein de France Bénévolat les ambassadeurs du bénévolat dans les lycées : 300 ambassadeurs ont ainsi formé 10 000 lycéens pour travailler concrètement ensemble. Le mouvement se lance, la prise de conscience intergénérationnelle est aujourd’hui faite. Plus le regard est attiré par des associations porteuses de projets, plus on en voit.La France se réveille. Je suis plus optimiste qu’au départ de l’ouvrage.Hervé SérieyxlHervé Sérieyx est notamment vice-président national de France Bénévolat (association reconnue d’utilité publique) et président d’honneur de l’Union des groupements d’employeurs de France (UGEF).Il enseigne à l’Institut européen des affaires (président du conseil pédagogique de l’IEA) et fut maître de conférence à l’Ena de 1996 à 1999. Il a aussi exercé les fonctions de délégué ministériel à l’Insertion des jeunes.

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