Patrick Savidan : "Nous pratiquons désormais une solidarité élective"

Stéphane Menu

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© JP Djivanides

1 % de la population mondiale qui détient autant de richesses que les 99 % restants ! L’indécence spectaculaire des inégalités dans le monde devrait nous ouvrir les yeux, nous qui sommes si prompts à nous indigner… Mais dans les faits, rien ne bouge réellement. Pourquoi ? Pour le philosophe Patrick Savidan nous aurions collectivement intégré cette fatalité…

Posons clairement le principe de votre démonstration. Vous laissez entendre que nous aurions accepté comme un état de fait la persistance des inégalités ?

Oui, il existe en effet un étrange paradoxe, une énigme que j’ai mis du temps à déceler et que je tente de mieux cerner, dans mes ouvrages. Il existe un hiatus incontestable entre notre désir d’un monde plus juste et des actes individuels qui contredisent cette volonté collective. Lorsque nous avons créé, avec Louis Maurin, qui était alors journaliste à Alternatives économiques, l’Observatoire des inégalités, nous étions en 2002 et beaucoup d’observateurs attribuaient l’élimination de Jospin au premier tour de l’élection présidentielle à son approche lacunaire de l’état des lieux de notre société.

L’Observatoire fait œuvre de pédagogie. Nous sommes mieux informés sur les inégalités, mais les choses n’évoluent pas.

Nous étions convaincus que ce défaut de la gauche à dire l’état de notre société avait entraîné sa défaite. Depuis, l’Observatoire fait œuvre de pédagogie. Nous sommes mieux informés sur les inégalités, mais les choses n’évoluent pas.

Pourquoi ?

Nous étions partis de l’idée généreuse, relayée par Pierre Bourdieu, que la transformation sociale passait par une maximisation de la connaissance de masse. Certes, l’Observatoire des inégalités n’est pas un site grand public, mais qu’importe, il est très fréquenté et il peut jouer son rôle d’éclaireur. Toutes les études d’opinion montrent d’ailleurs que les Français sont sensibles aux inégalités, 75 à 80 % aspirant à un monde plus juste. Ils savent par ailleurs que les choses ne vont pas dans le bon sens et ils ont raison, leur ressenti est juste. Les inégalités s’aggravent.

Et pourtant, elles diminuent !
Si, si… C’est le dernier constat de l’Insee, qui croise de multiples statistiques : en France, entre 2012 et 2013, l’écart entre les riches et les pauvres se resserre quelque peu. Un petit filet lumineux d’optimisme dans un océan rétroactif bien plus sombre : depuis 30 ans, et notamment depuis le surgissement de la crise de 2008, les inégalités de revenu explosent dans le monde entier et barrent généreusement la une anxiogène des journaux. La publication du dernier rapport de l’OCDE ((L’Organisation de coopération et de développement économique, qui compte trente-quatre pays membres à travers le monde)). sur ce thème, dévoilé le 21 mai dernier, a été accompagnée de ce commentaire peu réjouissant de son secrétaire général, Angel Gurria : « Les inégalités dans les pays de l’OCDE n’ont jamais été aussi élevées depuis que nous les mesurons ». Aujourd’hui, le revenu mondial des 10 % les plus riches est près de dix fois plus élevé que celui des 10 % les plus pauvres. Dans les années 1980, ce multiplicateur se stabilisait autour de 7. Autre constat « réjouissant », formulé le 9 septembre dernier par Oxfam, organisation non gouvernementale de lutte contre la pauvreté : « Au sein de l’Union européenne, cent vingt-trois millions de personnes (soit près d’un quart de la population) risquent de sombrer dans la pauvreté et l’exclusion sociale ».

Les Français ressentent-ils cette réalité comme une fatalité ?

Il est intéressant de se demander pourquoi les Français ne s’investissent pas plus pour changer les choses. Mais la question troublante que nous pouvons nous poser est la suivante : la diffusion plus importante de l’information n’a-t-elle pas l’effet contraire espéré, à savoir ne renforce-t-elle pas les inégalités ?

La diffusion plus importante de l’information n’a-t-elle pas l’effet contraire espéré, à savoir ne renforce-t-elle pas les inégalités ?

Par exemple, lorsqu’un hebdomadaire publie en « une » le classement des meilleurs lycées, sommes-nous collectivement indignés ou plus consuméristes dudit classement ? Si certains n’acceptent pas le principe éthique d’un tel classement, la majorité s’y réfère pour trouver le meilleur établissement à leur(s) enfant(s). Il ne s’agit pas de blâmer ce comportement, cela ne sert à rien, c’est le constat d’une injustice que nous condamnons mais que nous relayons involontairement dans nos micro-actes quotidiens. Nous sommes en fait entrés dans la pratique d’une « solidarité élective ».

Quelle définition en donneriez-vous ?

La plupart des citoyens pratiquent une forme de solidarité stratégique. Le discours anti-impôt s’en alimente : oui au financement de dispositifs sociaux ou structuraux qui auraient une visibilité concrète pour ceux qui m’entourent, non aux dispositifs dont la finalité est plus cryptée. Ce n’est donc pas une dévitalisation de la solidarité mais un recentrage autour d’une solidarité plus immédiatement utilitariste, qui concerne les parents, les enfants, les amis, etc.

C’est le constat d’une injustice que nous condamnons mais que nous relayons involontairement dans nos micro-actes quotidiens.

Est-ce à croire que l’opinion considère que la manière dont la solidarité est organisée à l’échelle de l’État est inefficiente ?

Je crois plutôt que cette attitude s’apparente à un mode de survie en milieu hostile, ce dernier s’incarnant dans la crainte d’une perte accélérée du sentiment de sécurité sociale. Il s’agit d’éloigner ce risque en accédant à une position dominante, désir que partagent les plus démunis, pourtant bénéficiaires des dispositifs d’égalité.

Cette attitude s’apparente à un mode de survie en milieu hostile, ce dernier s’incarnant dans la crainte d’une perte accélérée du sentiment de sécurité sociale.

Cette disposition collective à plus de sécurité individuelle ne pointe plus le caractère indécent d’inégalités croissantes. François Dubet affirme ainsi que « nos sociétés “choisissent” l’inégalité ».

Il y a un côté « marche ou crève » dans votre constat…

Les Français ont la profonde conviction que les pouvoirs publics au sens large n’assurent pas les conditions équitables du maintien d’un État providence qui prend l’eau de toutes parts. Nous sommes confrontés collectivement à une crise du temps. La perception même de l’avenir s’étiole, la ligne de démarcation se clarifie, il y a d’un côté ceux qui disposent d’un avenir et les autres, exposés à une forme angoissante d’indécision sur leur devenir. Il y a des dominants en capacité de faire des choix, et ceux qui sont dans la survie.

Stiglitz et « l’autobus des milliardaires »
Dans son dernier ouvrage, « La grande fracture », Joseph Stiglitz, Prix Nobel d’économie en 2011, reprend l’image d’Oxfam formalisée au forum de Davos, rassemblement annuel de l’élite mondiale, en 2014 : « Si l’on mettait quatre-vingt-cinq multimilliardaires dans un autobus, il contiendrait une fortune équivalente à celle de la moitié la plus pauvre de l’humanité, environ trois milliards de personnes ». « Un an plus tard, ajoute-t-il, l’autobus a rétréci : il n’a plus que quatre-vingts places ».

Et, paradoxalement, le fait d’apporter des informations de plus en plus précises à la population sur l’état complexe de la construction inégalitaire ne fait que renforcer cette angoisse. Car la force réelle d’une sécurité partagée, intégrée, c’est la possibilité qu’elle puisse s’étendre à tous.

Dans le cas contraire, si les dés paraissent pipés d’entrée, la persistance des inégalités renforce les tensions sociales. Il faut retrouver du sens démocratique dans notre manière collective de vouloir à nouveau l’égalité.

Patrick Savidan est professeur de philosophie politique à l’université de Poitiers et président de l’Observatoire des inégalités depuis 2002. Il dissèque depuis des années les inégalités en France et à travers le monde. Il dirige, depuis sa création en 2003, la revue de philosophie politique Raison Publique (Presses de l’Université de Rennes). Depuis octobre 2009, il enseigne à Sciences Po Paris.
À lire : « Voulons-nous vraiment l’égalité ? », de Patrick Savidan, éd. Albin Michel, 350 p., 20 euros.

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